Les luthériens allemands adoptent un nouveau texte en synode

Ce 10 Novembre, l’Église luthérienne allemande (Evangelische Kirche in Deutschland, EKD) réunie en synode à Dresde a adopté un texte qui fera date. Le Die Friedensdenkschrift, littéralement “Mémorandum de la Paix” fut mis à jour par l’adoption et publication d’un texte. Le Friedensdenkschrift, était à l’origine un texte d’éthique chrétienne d’orientation pacifiste qui avait été adopté en 2007. Ce texte développait le concept de “Paix Juste” pour faire un parallèle au concept de la “Guerre Juste”. Il fut donc mis à jour par ce petit livret de 150 pages intitulé “Welt in Unordnung” : “Un monde en désordre”. Des titres, des sous-titres qui montrent une église allemande se préparant théologiquement à la guerre : Friedensethik in Kriegszeiten : “éthique de Paix en temps de guerre”.

L’Église luthérienne allemande représente 20% de la population allemande. Parmi ses rangs des ministres, des députés, des décideurs politiques, mais aussi un cinquième des jeunes hommes allemands mobilisables et qui seront concernés dans les mois à venir par les différents votes qui auront lieu sur la potentielle reprise du service militaire. Si l’ancien “Friedensdenkschrift” était visiblement un texte d’éthique d’orientation pacifique. Le nouveau texte a une orientation qualifiée de “plus réaliste”.
Vu de France, il est difficile de commenter le texte en lui-même car il n’est pas encore traduit en anglais, et nous manquons d’éléments de contexte liés à la politique allemande. Nous ne disposons que des commentaires rendus publiques sur le site internet de l’EKD et d’un article de presse dans le journal La Croix du 21 Novembre.
Ce que nous savons vient donc essentiellement du site de l’EKD. Le texte aborde les sujets suivants : participation du chrétien aux forces armées, dissuasion nucléaire, exportation d’armement, droit international, etc…
Selon l’EKD, le texte fut salué pour son réalisme. L’article de La Croix rapporte malgré tout des désaccords en interne, certains reprochent au texte de rompre avec le pacifisme historique, mais d’autres le perçoivent comme une simple adaptation au temps présent… c’est donc en débat.
Les commentaires des rédacteurs du texte, deux théologiens, un homme et une femme : Frederike Krippner et Reiner Anselm, s’expriment ainsi :
“Ce n’est pas un manifeste mais un outil qui propose une guidance et laisse la place au lecteur pour émettre un jugement responsable. Sa profondeur théologique, son réalisme en matière de conflit politique, et son courage qui ose conserver les tensions ouvertes plutôt que de les résoudre dans la précipitation ont été particulièrement soulignés.”
“Le Mémorandum se caractérise par un concept de paix eschatologique : l’éthique de Paix évangélique s’enracine dans le présent tout en ayant une espérance tournée vers le royaume de Dieu”
Dr. Friederike Krippner
“La foi protestante et son éthique devrait aussi guider les autres”
Prof. Dr. Reiner Anselm
Le texte est en fait, comme nous l’expliquons dans la page de ce blog (en onglet) intitulée “Théologie politique”, un texte d’éthique sociale et non de pure théologie. L’Éthique sociale sert aux protestants que nous sommes de théologie politique moderne. Elle a l’avantage de se proposer plus que de s’imposer, ce que l’on constate dans ces citations des rédacteurs plus haut. Cependant elle présente le désavantage d’être malléable à l’esprit du temps, et donc aux conjonctures politiques. En effet, le texte est adopté en Synode au même moment où le parlement discute livraisons d’armes. Il ouvre et encourage la participation des chrétiens aux forces armées au moment même où les politiciens discutent du rétablissement du service militaire. L’éthique sociale a donc tendance à être résolument en dialogue avec son époque, quitte à se mettre au diapason de la pensée du monde. Mais elle a un avantage, elle peut servir de boussole à des personnes en situation de décision, ce qui est avoué ouvertement :
“L’Église protestante poursuit le débat sur une nouvelle éthique de la Paix et a proposé à la discussion son Mémorandum dans des cercles politiques à Berlin”.
Le résultat dans l’Église d’une telle symphonie des pouvoirs est toujours prédictible : division en interne pour un accueil mitigé à l’extérieur. En effet les politiciens ne sont jamais satisfait d’un demi-effort des églises aussi coûteux soit-il. Le ministère des affaires étrangères, lui-même luthérien et membre de l’EKD, intervint au nom du gouvernement lors du Synode :
“Concernant la question de la livraison d’armes à l’Ukraine, le mémorandum demande une évaluation au cas par cas, le ministre des affaires étrangères aurait préféré “un pas plus clair”.
Nous essayerons de suivre de près les réactions d’églises à la publication de ce texte, et espérons une traduction en anglais pour pouvoir isoler les éléments de théologie identifiables.
Commentaire sur l’Éthique sociale :
En voyant la manière dont l’EKD propose son petit livret à la réfléxion dans des cercles politiques à Berlin, nous pouvons profiter de l’occasion pour faire quelques précisions. L’éthique sociale réponds à un besoin que les évangéliques français actuels ressentent : prendre part à la vie de la cité et pouvoir proposer au monde des repères venant de l’Évangile et des valeurs qu’ils pensent plus équilibrées. Des valeurs qui se proposent et laissent libre. C’est là l’avantage d’une éthique sociale, elle laisse libre, elle donne des repères généraux sans invoquer la morale. Mais elle a aussi pour défaut de laisser une majorité de croyants sans repères clairs pour orienter leur vie. La théologie politique répondait à cet autre besoin : celui des âmes chrétiennes, qui dans leur conscience se demandent ce que Dieu exige de ses enfants en telle situation, par exemple sur le fait de porter les armes et de participer à la violence de l’État, et en effet sur cette question il existe différentes positions théologiques et toute n’ont pas une réponse binaire. Mais la théologie politique a pour but d’expliciter la volonté de Dieu, elle est théologique. Les deux approches sont parfois complémentaires et parfois opposées. Elles sont résolument parentes l’une de l’autre.
Commentaire du ministre des affaires étrangères : https://www.ekd.de/aussenminister-wadephul-ekd-friedensdenkschrift.htm
Texte Welt in Unordnung : https://www.ekd.de/friedensdenkschrift-2025-91393.htm



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