Introduction

Suite aux polémiques autour de cet anniversaire des 250 ans des États-Unis d’Amérique et de l’influence du fameux « nationalisme chrétien », j’ai voulu regarder de plus près les prises de position des Églises évangéliques américaines — en priorité les plus « conservatrices », les plus montrées du doigt : les baptistes du Sud. Finalement, j’ai pris connaissance aussi des prises de position des autres confessions chrétiennes, et j’ai trouvé qu’il était intéressant de proposer aux lecteurs un aperçu de cette diversité. En effet, l’intérêt de cet événement, est qu’il a amené la plupart des Églises chrétiennes à produire des prises de position publiques et écrites sur une question politique : l’existence des États-Unis d’Amérique. C’est donc bien un sujet de Théologie Politique. Nous trouvons donc dans ces prises de position une grande variété de nuances, liée au fait que chaque confession se saisit de la question sous l’influence de sa propre théologie et de ses a priori. La diversité d’approche est donc foisonnante. Mais, le terrain culturel étant le même, il y a aussi parfois un certain nombre d’a priori et de représentations communes malgré des théologies opposées. Ce qu’on observe ne correspond pas à l’image qu’on s’en fait en France ; la réalité est beaucoup plus nuancée que ce que nos journaux laissent entendre.

Le journal Réforme du 2 juillet 2026 présente ainsi les choses : « Les Églises américaines divisées sur les festivités : entre participation à des événements favorables à l’exécutif et volonté de remettre en perspective la révolution américaine, les Églises des États-Unis se polarisent. » Ce dualisme entre soutien à Trump et distance critique est en réalité largement fictif. Qu’elles célèbrent l’Amérique ou qu’elles rappellent ses fautes, la plupart des Églises chrétiennes traitent la question indépendamment des choix ou discours du gouvernement ou de la personne de Trump. Il existe bien cependant des tendances, mais pas de polarisation autour de l’exécutif.

Nous allons voir dans cet article la diversité d’approche chez les baptistes du Sud, des plus à gauche, dont font partie les afro-américains, aux plus conservateurs. Nous verrons également une tendance évangélique « anti-250 », inspirée de la justice sociale, principalement dans des églises afro-américaines. Nous verrons aussi la position de l’Église catholique qui présente des traits similaires à celle des conservateurs évangéliques, et la position luthérienne foncièrement opposée.

America250, Freedom250, et une troisième grille de lecture

L’anniversaire des 250 ans n’est pas, à l’origine, une initiative partisane ou spécifiquement nationaliste : c’est le Congrès américain qui en a pris l’initiative, avec le souci de rassembler largement les Américains, aussi bien les républicains que les démocrates. Sa ligne était donc de rester neutre et représentatif, l’initiative a reçu le nom de America250. Donald Trump a ensuite lancé sa propre initiative, Freedom250, mettant en avant son rôle personnel de “libérateur” contre la « dictature du wokisme » et de la gauche. Deux mouvements concurrents coexistent dès lors autour de cette célébration : l’un est neutre et rassembleur, l’autre partisan. La participation à cette célébration n’est donc pas en soit une prise de position spécifiquement marquée politiquement.

La situation se complique avec l’apparition d’une troisième grille de lecture, portée par certaines églises libérales : pour elles, célébrer l’anniversaire des États-Unis revient en soi à promouvoir une vision ethno-centrée et nationaliste sur le monde. Plutôt que de “fêter l’Amérique” ces églises prennent le parti d’en faire un mémorial sur les erreurs du passé concernant les minorités oppressées. C’est cette troisième grille que Réforme importe en France, faisant croire que célébrer l’anniversaire équivaudrait à soutenir Trump.

En réalité, dans les faits, les prises de positions sont plus nuancées que ce qu’on pourrait imaginer. Les plus conservatrices reconnaissent les parts d’ombres de l’histoire américaine et la nécessité de les confesser, elles prennent particulièrement le soin de rappeler l’importance de l’accueil de l’étranger et se montrent plus “inclusives” qu’attendu, tandis que les plus libérales concèdent finalement un peu plus qu’on l’aurait cru au mythe fondateur américain, les valeurs de la Liberté, de l’égalité, etc… On retrouve au final les mêmes croyances sur l’Amérique : un pays béni donné au peuple américain, avec cette tendance surprenante à aller jusqu’à magnifier la beauté des paysages états-uniens comme une source d’émerveillement justifiant l’amour de l’Amérique et la reconnaissance envers Dieu. Cependant, le discours n’est pas du tout agencé de la même manière. Chez les conservateurs, la fierté d’être américain est mise en avant, avec cette conviction d’appartenir à une nation spéciale. Mais ce qui détonne le plus c’est l’optimisme ambiant et cette conviction contagieuse que cette nation a encore quelque chose de bon à offrir pour l’avenir à ceux qui croient en elle.  De l’autre un esprit plus critique et axé vers l’introspection, la conscience des contradictions du modèle de société et la gestion des émotions que cela suscite. Pas de Manifest destiny latent chez les libéraux. Et une posture d’introspection et d’éthique moins contagieuse et plus réflexive.

Les Baptistes du Sud (SBC)

La résolution du congrès baptiste sur l’anniversaire des 250 ans 

Les Baptistes du Sud constituent un cas d’école : réputés très conservateurs, majoritairement acquis à Trump dans les urnes. Ces derniers mois, La Croix a mené une campagne à charge à l’occasion de leur congrès, affirmant que la SBC avait subi une prise de pouvoir des conservateurs, et qu’elle se déchirait sur le traitement des violences sexuelles en interne, entre autres simplifications et déformations. En réalité, la SBC a toujours été conservatrice, et dans les faits, la commission chargée de la lutte en interne contre les violences sexuelles a été saluée pour son efficacité et reconduite. 

Lors de ce congrès controversé, la SBC a voté une résolution saluant l’anniversaire des 250 ans — preuve, pour les médias français, d’un soutien à Trump. Le contenu de cette résolution dit pourtant tout autre chose. Elle fait huit affirmations :

Elle loue Dieu pour sa providence dans la fondation et la préservation des États-Unis ; 

  • Elle appelle à prier pour un réveil spirituel ; 
  • Elle salue l’héritage baptiste de défense de la liberté religieuse ; 
  • Elle réaffirme cet engagement pour la liberté religieuse de tous les peuples, comme droit donné par Dieu à toute personne créée à son image ; 
  • Elle appelle à annoncer l’Évangile tout en étant de bons citoyens, à la fois du royaume de Dieu et de la nation américaine, et à s’engager activement dans la vie de la cité ; 
  • Elle encourage un engagement civique « bibliquement informé », incluant la défense de lois justes enracinées dans la loi naturelle de Dieu et l’élection de personnalité partageant ces convictions ; 
  • Elle invite à prier pour les autorités politiques à tous les niveaux ; 
  • Enfin, affirme la grande mission (Mt 28) comme la priorité, car l’espérance ultime de l’Amérique, comme de toute nation, c’est l’œuvre rédemptrice de Jésus-Christ.

N’importe quel évangélique, pourrait souscrire à une telle déclaration en son propre pays. Le point 6 pourrait éventuellement poser question, car il y a là une orientation du vote (et non pas une consigne, qui désignerait un candidat). Cependant, si certains “critères” sont donnés pour orienter le vote, ils restent assez larges pour reconnaître que le croyant est renvoyé à son discernement, dans ce qu’il entend par “lois justes”, ainsi un chrétien de gauche comme de droite peut s’approprier ce texte. Par ailleurs, pour des chrétiens, la défense de lois justes enracinées dans la loi naturelle n’est pas une innovation particulièrement choquante.

Surtout, cette résolution ne fait strictement aucune allusion aux festivités elles-mêmes : c’est en fait pour la SBC une occasion saisie pour rendre grâce à Dieu et rappeler une orientation évangélique générale où la priorité spirituelle prime sur le politique — bien loin de la lecture qu’en fait Réforme.

En réalité, il y a fort à parier que cette résolution n’est pas en soi une prise de position en faveur d’une célébration, mais plutôt une nécessité à cause des accusations de “nationalisme chrétien”. La plupart des éléments de cette résolution servent en fait à rappeler le cadre de l’orthodoxie biblique. Ainsi, la résolution rend impossible de prôner un nationalisme décomplexé, ou de faire d’un combat politique la priorité d’un chrétien. L’identité baptiste est rappelée dans son rapport historique à la liberté religieuse pour tous, ainsi que la priorité de l’évangélisation, et le rôle des autorités qui est bien entendu séparé de l’Église. Le point 10 du préambule de cette résolution affirme bien que cet anniversaire n’est qu’une “opportunité” pour rendre grâce à Dieu et s’engager à nouveau dans la mission d’évangélisation.

Le point qui sera le plus contesté de cette résolution sera le rapport aux pères fondateurs. En effet, il est devenu courant aujourd’hui de considérer que tout discours rappelant les convictions chrétiennes de certains « pères fondateurs » serait un trait caractéristique du “Nationalisme chrétien”. Or, les deux premiers points du préambule concernent justement les pères fondateurs. Cependant, on n’y retrouve pas l’affirmation que les États-Unis sont en soit une nation chrétienne, ni une nation choisie par Dieu, on n’y trouve aucune trace d’un Manifest Destiny. Mais au contraire, on y trouve une affirmation très importante dans le point 3, car propre aux évangéliques : la liberté religieuse et de discours (freedom of speech) a facilité l’évangélisation de l’Amérique. Ce n’est donc pas une résolution nationaliste centrée sur l’exception américaine, mais une lecture évangélique centrée sur l’annonce de l’Évangile.

La célébration des 250ans dans les églises de la SBC

Si la résolution du congrès reste très généraliste, les églises locales fêtent l’anniversaire en toute autonomie. On trouve une vraie diversité. Tout à gauche, dans l’église baptiste Cornerstone au Texas, une église afro-américaine, il n’y aura pas de culte “patriotique”. Le Pasteur continue ses sermons sur le livre de l’Apocalypse comme si de rien était. Au cours du culte l’anniversaire des 250 ans n’est mentionné que deux fois, mais comme une simple accroche pour présenter l’Évangile — un frère habillé aux couleurs du drapeau, file la métaphore : rouge pour le sang du Christ, blanc pour la sainteté, bleu pour la destinée éternelle.

À l’extrême opposé, l’église baptiste de Prestonwood (Texas), une méga-church emblématique de cette amérique blanche et conservatrice, annonce un « dimanche patriotique » — Sur le site internet, on détaille (à titre préventif ?) la même hiérarchie que la résolution de la SBC : l’Évangile comme priorité absolue, et l’allégeance à Christ au-dessus de toute allégeance nationale. Fait notable : elle affiche sa participation à l’initiative neutre America250, et non à Freedom250, la version trumpiste. Ce qui confirme encore une fois la distinction nécessaire entre le patriotisme et une allégeance politique à l’éxécutif ou à la personne de Trump. D’autant que la PrestonWood Baptist Church a été par le passé une église qui a reçu Donald Trump en personne.

Conférence lors du dimanche patriotique à la Prestonwood Baptist Church

C’est dans la salle de culte que les choses deviennent visiblement marquées : drapeau américain sur la scène, cocardes tricolores et rubans aux balcons. Bien que sobre, la décoration interpelle immédiatement. Mais nous nous intéressons au fond, à la théologie, sans nous arrêter à ce qui frappe les yeux.

Alors que l’église est censée faire primer le spirituel sur le politique, le pasteur assume ouvertement de ne pas faire un message fondé sur l’Écriture comme c’est le cas généralement, c’est finalement plus un speech qu’une prédication comme le montre son titre révélateur : “Pourquoi aimons-nous l’Amérique ? ” . Unique texte biblique dans le « speech » : le Psaume 33.12, “Heureux la Nation qui a l’Éternel pour Dieu” (il y en aura un deuxième, mais seulement évoqué et non cité).

Le sermon du « dimanche patriotique » 

Par son contenu on voit que le « speech » n’est clairement pas un sermon, il y a une rétrospective rapide de l’Histoire américaine, de nombreux témoignages de membres de l’église expliquant pourquoi “ils aiment l’Amérique”, et un résumé sur les pères fondateurs. La partie proprement théologique a la part congrue. Les héros mentionnés ne sont pas des figures théologiques mais politiques : Martin Luther-King, John F. Kennedy (président démocrate) et… Charlie Kirk. Ce n’est donc pas à proprement parler une théologie politique, mais bien un speech politique… dans l’église. Le contenu théologique n’est pas asservi au discours politique, il est externe au discours et marginal. Le problème n’est donc pas le rapport entre la théologie et le politique, mais le rapport entre l’Église et le politique. Or ici tout s’exprime comme si l’Église en parlant de l’Amérique parlait de ses questions domestiques. L’Amérique est ici tournée positivement, comme étant une extension naturelle des citoyens et de l’amour du prochain : “Pourquoi nous aimons l’Amérique ? Parce que nous aimons nos enfants, nos petits-enfants, nos voisins, ceux que Dieu a placés ici, avec nous, en Amérique, ceux en dehors de cette congrégation, et aussi ceux d’autres nations. ” Un soin particulier a été mis à ne pas présenter cet amour de l’Amérique sur le plan ethnocentrique ou culturel, comme s’il était incompatible avec l’immigration. 

Alors que les immigrés sont présentés comme le prochain à aimer au même titre avec les voisins sous l’appellation “ceux d’autres nations autour de nous”. On donne d’ailleurs une visibilité particulière dans les témoignages à la section hispanophone de l’Église et leur témoignage de reconnaissance d’être une “première génération d’Américains”, fiers et reconnaissants envers l’Amérique, selon leurs mots : “fiers de pouvoir l’appeler sa maison” (Home). Le pasteur reprend cette belle confession et souligne : “Nous sommes de fiers patriotes, fiers au sens où nous sommes reconnaissants”. Tout est donc fait pour faire mentir le stéréotype : “fier d’être américains” = “anti-immigration”. Le contraste est saisissant entre l’accusation d’un discours nationaliste qui rejetterait les immigrés, et le discours en lui-même qui semble revendiquer une intégration, voir même une assimilation réussie des immigrés. On insiste aussi sur le tremblement de terre au Venezuela avec cet encouragement à participer aux dons pour soutenir l’œuvre humanitaire qu’y mène l’Église.

Le tableau est parfait pour démystifier, jusqu’à ce qu’on en vienne aux pères fondateurs. Là, on retrouve le cœur de l’Amérique chrétienne : “One nation under God” (Une nation sous le regard de Dieu). C’est cette partie du discours qui est souvent qualifiée de fondement du « nationalisme chrétien » : l’affirmation que les pères fondateurs des États-Unis d’Amérique avaient des convictions chrétiennes, ou au moins que certains d’entres-eux les revendiquaient. C’est donc cette partie du discours qui compte le plus :

On reprend les mots de la déclaration d’indépendance : “With a firm reliance and on the protection of divine providence”. Le prédicateur affirme ensuite que l’Amérique tire son origine de la main de Dieu. Invoquant le Psaume : “Si l’Éternel ne bâtit la maison, ceux qui bâtissent, travaillent en vain” (Ps 127). “Dieu a bâti l’Amérique et il continue de nous donner la liberté sur cette fondation”. “Notre liberté, c’est de prêter allégeance, que nous serons une nation sous le regard de Dieu (One nation under God)”.

Ainsi se poursuit le discours : “Dieu a établi trois institutions : La famille, l’État, l’Église. Même quand nous ne sommes pas d’accord avec le gouvernement, nous devrions continuer d’aimer notre pays, et d’être patriotes, et d’être des disciples de Christ au milieu d’une nation qui a besoin de lui.”

“Tous les documents des fondateurs : le Bill of Rights, la constitution, la déclaration d’indépendance, tous sont basés sur une vision du monde judéo-chrétienne. Une vision du monde biblique christo-centrique.

John Adams : “Nous ne reconnaissons aucun autre souverain que Dieu et aucun autre roi que Jésus.”

John Q Adams : “La plus grande gloire de la révolution américaine est ceci, elle unit dans le lien indissoluble, le principe du gouvernement civil avec le principe du Christianisme.”

Donc oui, l’Amérique, bien qu’elle n’ait pas toujours été chrétienne, a été établie sur des principes chrétiens et sur l’Évangile de Jésus-Christ. Et ce sont ces principes qui sont éternels et qui ont perduré en Amérique. Et c’est pourquoi nous sommes le pays le plus exceptionnel, l’élite de ce monde et de l’Histoire.“

Voilà, en quelques mots, le type de discours qui terrifie l’Amérique et est qualifié de “nationalisme chrétien”. En réalité, on n’y voit absolument rien de nouveau que l’ancien Manifest Destiny. L’affirmation même que l’Amérique soit en elle-même chrétienne est relativisée ici. Le trait vraiment saillant est le fait que l’Amérique a un destin particulier parmi les autres nations, une sorte de supériorité de fait et une supériorité morale, or cette idée n’a jamais été qualifiée de « Christian Nationalism » mais bien de Manifest Destiny. Les évangéliques conservateurs accusés de « nationalisme » sont en fait dans la pure tradition américaine politico-religieuse américaine.

La théologie derrière le discours national

D’abord, il faut noter que c’est un discours politique avant d’être théologique : il n’y a pas de références bibliques. Cette conception de l’Amérique est avant tout une théorie politique qui inclut des éléments de théologie, et non une théologie à proprement parler.

Les deux piliers théologiques qui semblent présider à cette théorie politique sont la liberté du chrétien et la souveraineté de Dieu.

La liberté chrétienne (1 Co 9.1) concerne cette possibilité pour le chrétien de faire tout ce qu’il a à cœur, à partir du moment où Dieu n’a pas exprimé une volonté spécifique sur ce sujet et dans la mesure où l’âme n’est pas tentée par cette liberté (1Co 6.12) et en gardant comme critère que l’exercice de cette liberté ne fasse pas obstacle à l’avancée de l’œuvre évangélique (1Co 8.9-13). Dans le cadre de cette liberté, des chrétiens peuvent donc se considérer, pour eux-mêmes, “une nation sous le regard de Dieu”.

La Souveraineté de Dieu, c’est la conviction que les événements historiques sont dirigés par la providence, donc par la main de Dieu. Dans cette perspective, il n’y a pas de nécessité en Histoire. Chercher un sens à l’Histoire est inutile : l’Homme reçoit de Dieu ce qu’il fait “en temps réel”, ses bénédictions comme ses jugements. Ici, les Américains reçoivent dans l’Histoire le fait que l’Amérique est fondée en partie sur la foi, et l’affirment comme une œuvre du Dieu souverain. Ce n’est pas l’affirmation d’un projet politique de leur part, comme s’il faudrait à tout prix faire de cette nation une « nation chrétienne », mais c’est plutôt l’idée que Dieu maintiendra dans sa souveraineté cette nation à la tête de toutes les autres s’ils demeurent fidèles. Cette croyance rappelle évidemment l’Alliance de l’Ancien Testament. Il n’y a donc pas de projet politique particulier dans ce discours, simplement une croyance en une Alliance entre l’Amérique et Dieu, semblable à l’Alliance de l’Ancien Testament.

Voilà les deux paradigmes théologiques dans le cadre desquels se déploie cette théorie politique. Mais le contenu de cette théorie politique, en lui-même, n’est pas théologique. Il puise de manière évidente dans les idées des lumières, ce que reconnaît ce discours puisqu’il cite John Q. Adams : “La révolution américaine unie… le principe du gouvernement civil avec le principe du Christianisme”.

La question piège

La question piège à laquelle il faut répondre est la suivante. Quel est le statut théologique de cette théorie politique ? Une simple théorie ou un credo confessé en église ? 

C’est sur ce point qu’on approche la contradiction. Entre le démenti qui affirme sur papier l’orthodoxie biblique et évangélique, en disant “nous sommes citoyens du ciel” et “notre allégeance va à Christ et non à la nation”, et ensuite l’affirmation enthousiaste des pères fondateurs pendant le culte que “Christ est le roi de cette nation” fondée sur “le principe du Christianisme”, et que nous prêtons allégeance en disant “Une nation sous le regard de Dieu”. La frontière qui impose la distinction et empêche la fusion entre Christ et la nation semble mince et finalement assez subjective. 

La PrestonWood Baptist Church affirme sur son site internet un patriotisme conforme à l’orthodoxie biblique, mais a prêché le dimanche matin une vision politique portée par les pères fondateurs problématiques vis à vis des convictions évangéliques. Le souci se trouve ici : les pères fondateurs n’étaient pas des baptistes, ils ne posaient pas comme nous cette ligne rouge politique à ne pas franchir et qui est exprimée en Philippiens 3.20 : « Ils ne pensent qu’aux choses de la terre. Mais notre cité à nous, est dans les cieux cieux ». Leur héritage théologique puritain, faisait qu’ils ne la partageaient pas. Comment les évangéliques américains et en particulier les baptistes, développent-ils leur patriotisme est la question clé à leur poser : à la lumière de l’Écriture ? ou à la lumière de l’Histoire américaine ? Si l’Histoire américaine est inclue, sous prétexte de la souveraineté de Dieu, alors ils ont renoncé au Sola Scriptura et rétabli avec d’autres une théologie de l’Histoire.

Mais ce qui est rassurant jusqu’à présent, c’est le maintien d’une diversité au sein du baptisme sur cette pratique et l’absence de décision doctrinale y compris chez les plus conservateurs (comme le montrent la résolution de la SBC 2026). En effet, sur le papier, l’orthodoxie biblique en matière politique est affirmée et respectée, ce qui montre que du point de vue théorique au moins, la Parole de Dieu n’a pas été abandonnée. La pratique, cependant pose parfois question.

Les autres confessions américaines

L’Église catholique

Souvent mise dans le même sac que les évangéliques pour son vote favorable à Trump, l’Église catholique est souvent épargnée par cette accusation de « nationalisme chrétien » — alors qu’elle a, contrairement à la plupart des évangéliques, utilisé l’événement à des fins de propagande religieuse à grande échelle. Car là où le monde évangélique s’en tient à l’autonomie de l’échelon locale, l’Église romaine utilise son unité institutionnelle pour mener des politiques nationales. Ce n’est pas toujours le cas, mais ici, il semble que cette orientation remonte au saint-siège. Le Pape Léon XIV a en effet écrit une lettre aux Américains dans laquelle il insiste beaucoup sur l’apport de l’Église catholique dans la société américaine, notamment dans le domaine de l’éducation, de la santé, du soin des pauvres.

Le 11 juin 2026, la conférence des évêques a organisé la consécration des États-Unis d’Amérique au Sacré-cœur de Jésus pour fêter les 250 ans de la signature de la déclaration d’indépendance. Les diocèses diffusent des contenus en ligne proposant une relecture de la fondation du pays à la lumière de l’influence catholique (premier amendement, loi naturelle). Toute une campagne de communication est mise en place pour revendiquer le rôle positif de l’église catholique dans la société américaine à l’occasion de cette anniversaire. Je trouve surprenant et révélateur que les évangéliques américains soient taxés de nationalisme chrétien quand ils évoquent localement l’influence chrétienne des pères fondateurs, alors que cette relecture catholique diffusée à l’échelle nationale, ne suscite aucun commentaire. La communication autour de ces programmes parle pourtant d’elle-même : 

“Vous apprendrez ce que fut la véritable fondation de ce pays… la profonde philosophie derrière les droits naturels et pourquoi cet engagement de la nation envers la liberté relève de quelque chose beaucoup plus profond qu’une simple pensée politique”. “Si vous pensez déjà connaître l’Histoire de l’Amérique, préparez-vous à la voir de manière totalement différente”. 

Sur le plan liturgique, les ajustements catholiques restent modestes. En-dehors de la messe du jour anniversaire, le 5 juillet, tout un ensemble liturgique accompagne la consécration des États-Unis d’Amérique au Sacré-cœur : appelé « 250 heures d’adoration ». Dans ce cadre, deux liturgies des heures méritent d’être notées pour leur portée politique : une « heure pour la paix », centrée sur l’humilité contre la jalousie, l’égoïsme et l’ambition (dans laquelle on peut discerner en creux le portrait de Donald Trump), et une « heure contre le racisme », qui inclut cette prière : 

“Dieu qui est père de tous les peuples et veut que tous soient rassemblés en une seule famille, libre des divisions et des conflits. Confiant dans sa providence, nous plaçons devant lui notre demande pour la fin du racisme, nous prions : …”

Cette liturgie contre le racisme associe aux immigrants et réfugiés les personnes âgées et les enfants à naître — glissement politique révélateur vers les questions de l’avortement et de l’euthanasie. On retrouve là cette ambiguïté rhétorique propre au catholicisme, qui consiste à aller dans le sens du “progressisme” tout en retournant ses armes contre lui.

À part ces quelques particularités liturgiques, il n’y a pas grand chose à relever. La messe traditionnelle s’est vu ajoutée une simple prière pour l’Amérique.

Les églises opposées aux 250 ans

Ce sont les églises opposées à la célébration qui ont finalement introduit le plus de contenu politique dans leurs cultes. Deux cas notables : la Progressive National Baptist Convention (PNBC) et l’Église évangélique luthérienne d’Amérique (ELCA). 

Militantisme Afro-américain de la PNBC

La PNBC, cofondée par Martin Luther-King est porteuse de l’héritage de la lutte pour les droits civiques (une singularité qui ne doit pas être généralisée à l’ensemble des évangéliques afro-américains), a pris le parti inverse de la célébration. Assumant la division de la communauté nationale sur le plan racial. Son guide pour le « Dimanche de la liberté » affirme que ce qui fête un espoir pour les Blancs n’est pas la même réalité pour “les Noirs et les Marrons”. Sa figure de patronage n’est pas un théologien mais Frederick Douglass, ancien esclave devenu orateur abolitionniste. Un homme de valeur, au courage difficilement égalable, mais totalement en dehors du champ théologique. Alors pourquoi l’invoquer dans une église ? Parce qu’invité un 4 juillet, à prononcer un discours d’anniversaire de la signature de la déclaration d’indépendance, en l’an 1852 devant un parterre d’abolitionnistes blancs, il fit le choix de briser cet ancien lien de paternalisme qui l’unissait à ces hommes, un choix fort, difficile à décrire, si bien qu’il vaut mieux le citer :

Frederick Douglas

“Je ne suis pas inclus dans la clarté de ce glorieux anniversaire ! Votre grande indépendance ne fait que révéler l’immensité de ce qui nous distingue. Les bénédictions qui vous réjouissent en ce jour, nous ne les avons pas en commun. Le riche héritage de justice, liberté, prospérité et indépendance que vous ont légué vos pères est partagé entre vous, et non avec moi.

La lueur du jour qui vous a apporté, à vous, la vie et la guérison, m’ont apporté, à moi, les chaînes et la mort. Ce quatre juillet est pour vous, il n’est pas pour moi. Vous devez vous réjouir, je dois porter le deuil.”

Et encore : 

“Traîner un homme enchaîné dans le grand temple illuminé de la liberté et lui demander de chanter avec vous, vos joyeux hymnes, c’était une blague inhumaine et une ironie sacrilège.”

“Voulez-vous citoyens, vous moquer en me demandant de parler aujourd’hui ?”

Il récite ensuite le Psaume 137 qui est le psaume des déportés à Babylone.

“L’Amérique est fausse avec le passé, fausse avec le présent, et se condamne solennellement à être fausse avec le futur. Je me tiens avec Dieu, avec les écrasés et les esclaves qui saignent à cette occasion, je vais, au nom de l’humanité outragée, au nom de la liberté enchaînée, au nom de la constitution et de la Bible, qui sont méprisées et piétinées, oser questionner et dénoncer, avec toute l’emphase que cela exige, tout ce qui sert et perpétue l’esclavage, le grand péché et la grande honte de l’Amérique ! Je ne serais pas équivoque, je ne m’excuserais pas. Je vais utiliser le langage le plus sévère en ma possession.”

Ô quelle parole ! Qui saurait s’y opposer ? Une parole dure, mais juste. Mais son contenu chrétien a été réduit à la périphérie : Christ est absent de cette souffrance et de cette injustice. Il est aussi absent la réponse qu’il apporte. C’est la raison pour laquelle ce type de positionnement est éminemment politique et peu voire pas théologique. C’est pourtant sous le signe de cette rupture que la Progressive National Baptist Convention a placé ce “dimanche de la liberté”. 

Elle publie un guide de 16 pages pour aider son million et demi de membres répartis dans plus de 1300 congrégations, dans la célébration de ce dimanche 5 juillet.

Dans le modèle de culte qu’elle propose, on y trouve une « litanie de la liberté » (un dialogue entre l’officiant et l’assemblée en dix-huit répliques) qui ne mentionne Dieu que cinq fois (et toujours de manière secondaire, pour dire “image de Dieu” par exemple), et Jésus-Christ jamais. Elle évoque en revanche le Congrès, le système carcéral (2,2 millions d’incarcérés dans la communauté noire), la police ICE ou l’héritage de F. Douglass — prenant ainsi plus l’apparence d’une liste de revendications politiques, qu’une supplique adressée à Dieu. Pour un culte dominical, c’est un vrai problème. Heureusement, le message proposé s’appuie sur les Écritures : sur Exode 15 (le cantique de Moïse). Sont proposés pour les prédicateurs quelques éléments théologiques sur les attributs de Dieu décrits dans le texte. Cependant, ces quelques détails ne sont pas suffisants pour rattraper l’omniprésence du politique, par exemple dans la prière d’ouverture du culte : le nom de F. Douglass est associé deux fois à celui de Dieu ! 

Quelle théologie influence la PNBC ?

Une théologie politique se fait jour en arrière-plan, résumée dans une prière de l’officiant : “Pardonne-nous Seigneur, quand nous avons fait la paix avec ce contre quoi tu es toujours en guerre”. C’est la théologie du Dieu libérateur en lutte permanente contre l’oppression ou les « structures sociales oppressives ». Le choix d’Exode 15 est tout aussi orienté, puisqu’il s’agit d’un texte emblématique dans les théologies de la Libération. Mais de manière générale l’influence théologique semble secondaire dans le contenu liturgique proposé, l’influence la plus prégnante reste celle du courant de la justice sociale.

Si la PNBC nous fournit un exemple notable de dérive politique dans l’église, on peut (même en l’absence de statistiques) s’attendre à ce que ce type de dérives ne soit pas généralisée chez les évangéliques afro-américains. La dérive est si importante qu’on peut se demander si on n’est pas près de sortir du champ du protestantisme évangélique, peut-être même du protestantisme confessant : en effet sur plusieurs autres points la PNBC s’est rapprochée des franges les plus libérales du protestantisme. Pour se faire une idée de la représentativité ou non de l’attitude de la PNBC parmi les évangéliques afro-américains, la PNBC regroupe 1300 congrégations, une goutte d’eau quand on considère que la National Baptist Convention regroupe plus de 20 000 églises, ou les méthodistes américains avec plus de 7 000. À titre de comparaison, même la NAAF (branche afro-américaine des Baptistes du Sud) est quatre fois plus importante que cette convention, regroupant 4 000 églises. Le militantisme cultuel de la PNBC est donc marginal, même chez ceux qui prônent la justice social.

L’Église luthérienne américaine (ELCA)

L’ELCA a pris le contre-pied au 250e anniversaire dans une toute autre veine théologique : les théologies contextuelles. L’église épiscopalienne a aussi opté pour cette approche qui a été résumée ainsi : plutôt que de glorifier l’Amérique, l’anniversaire serait l’occasion de se rappeler les erreurs du passé notamment l’oppression des minorités. Plus un temps de repentance qu’un temps de glorification. Dans le même esprit, l’ELCA est allé encore un peu plus loin : faire de cet anniversaire une occasion de lutter contre le “nationalisme chrétien”.

L’approche liturgique de l’ELCA est en ceci intéressante pour nous, qu’elle affirme ouvertement utiliser le temps liturgique pour s’opposer à une tendance politique qui lui est extérieure. Voici comment elle le présente elle-même dans un document destiné à inspirer la liturgie de ses plus de 8 000 églises rassemblant à peu près 2 millions et demi de membres : “Cette date anniversaire et son contexte largement national, présente une occasion unique”. “En témoignage du positionnement fervent de l’église contre le nationalisme chrétien sous ses formes variées et diverses, et en réponse à la résolution CA25.05.25 de l’assemblée de toute l’Église de l’ELCA 2025,…” 

Qu’est-ce que cette résolution de 2025 ? C’est un texte propre aux luthériens américains, adopté en 2025 et qui traite exclusivement des questions politiques et sociales. Ce texte de plus de 90 pages, sert à réactualiser ce qu’on pourrait appeler leur « doctrine sociale », il traite en particulier du “Nationalisme Chrétien”. Cette tendance y est définie (pas de manière suffisante à mes yeux) et condamnée, mais également désignée comme adversaire. C’est donc dans la lignée de cette décision prise en 2025 que l’ELCA choisit cette date anniversaire pour mener ce qui pourrait s’apparenter à « sa première croisade ». Ce choix “offensif” qui consiste à utiliser sa liturgie pour condamner d’autres mouvements religieux est finalement un cas unique dans le paysage religieux aujourd’hui: 

En ce jour, les prédicateurs luthériens sont appelés à rejeter catégoriquement la tentation et les revendications du Nationalisme Chrétien. En ce moment aux États-Unis, nous faisons face à un mouvement politique qui a marié le Christianisme à une ligne dure qui embrasse l’autoritarisme, la glorification d’une masculinité violente, donnant à Jésus le rôle d’un guerrier.” Nous avons vu un mouvement politique chrétien qui a tenté de diaboliser l’empathie et l’amour du prochain. Requalifiant leurs “prochains” comme étant uniquement ceux qui partagent la même ethnicité et arrière plan culturel.”

Plus loin, après avoir rappelé l’origine allemande du luthéranisme : 

“Ainsi, nous avons la responsabilité de nous détourner de toute distorsion de l’enseignement de Jésus. Nous devons aussi témoigner de la manière dont le nationalisme a conquis les églises allemandes pendant le Nazisme, et nous devons résister et refuser le désir de rester silencieux ou complices.”

Le mémo aux prédicateurs finit ainsi : Preach boldly, “Prêche avec audace. Saches que Jésus t’a appelé pour cet instant même.”

Liturgie et théologie 

Le verset clé de cette liturgie : “je ne fais pas le bien que je voudrais faire, je fais mal que je ne veux pas” (Romains 7.19).

C’est sous cet angle qu’est abordée l’idée de repentance pour le mal commis dans le passé, mais aussi l’avertissement face à un danger : celui de céder à nouveau.

Comme souvent dans la liturgie luthérienne, les différents éléments thématiques peuvent être disséminés tout au long du culte. C’est le cas ici. Le thème devient donc omniprésent et le culte hautement “coloré” par le thème politique. Que ce soit dans la prière de confession, dans la prière d’intercession, dans le message, dans la bénédiction d’envoi, le thème se décline sous toutes ses facettes. 

L’influence d’une théologie politique ? 

Dans cette liturgie proposée, on retrouve évidemment à chaque recoin l’influence de la “théologie contextuelle”, mais pas d’une théologie politique particulière. Les théologies contextuelles intègrent déjà un regard politique particulier. On notera cependant une curiosité, dans la féminisation de Dieu appelé “la mère des exilés”:  “You are the Mother of exiles, O God. Extend your arms to all who are tired, who live with poverty,” : “Tu es la mère des exilés, ô Dieu. Étends ton bras vers ceux qui sont fatigués, qui vivent dans la pauvreté, etc…”

On peut voir ici émerger une théologie du genre : Dieu est féminisée sans raison théologique apparente, tandis que plus tôt l’adversaire combattu était décris dans son rapport à la masculinité : autorité, violence, glorification.

Le « nationalisme chrétien » aux yeux de l’ELCA

Ce qu’on appelle “nationalisme chrétien” est généralement flou. Certains désignent sous ce label les rares personnes qui s’en réclament et qui prônent un nationalisme dur adossé à une culture chrétienne. S’il y a quelques personnalités publiques sulfureuses qui ont fait ce choix, en réalité, leur discours politique a du mal à pénétrer les communautés religieuses. Aucune dénomination américaine n’a succombé à cette tentation. 

D’autres désignent par cette appellation, tous ceux qui cherchent à donner un rôle au Christianisme dans la fondation des États-Unis d’Amérique. Avec cette définition, beaucoup d’évangéliques, mais aussi les catholiques, entrent dans cette catégorie.

D’autres désignent par “nationalisme chrétien”, tous chrétiens qui à un moment ou un autre émet un opinion chrétien sur la politique, sur les questions des valeurs ou autres (particulièrement les questions d’éthique). Ce qui n’a en réalité plus aucun lien avec le nationalisme, mais devrait être qualifié de “conservatisme”.

D’autres encore désignent par “nationalisme chrétien”, les chrétiens qui votent en faveur du contrôle des frontières et de la régulation des flux migratoires. En pointant du doigt le rapport à l’identité ou racisme.

Finalement ce que les Américains appellent “nationalisme chrétien” ne correspond pas à une doctrine identifiable, mais plutôt à une culture diffuse qui mélange toutes ces tendances. Le résultat est un bain culturel patriotique, dont le patriotisme est soutenu par une explication religieuse de l’Amérique (bien illustré par l’exemple donné plus haut). Si bien que l’identité américaine et l’identité religieuse sont vécues en symbiose. On ajoute ensuite des tendances très générales mais dont l’adhésion est variable : conservatrices sur les valeurs, prônant l’engagement politique, et méfiantes envers l’immigration, vous obtenez ce que les Américains appellent généralement par “nationalisme chrétien”.

Mais la question est, puisqu’elle désigne un ennemi, à qui s’oppose l’ELCA concrètement ? Une dénomination ? Une idéologie ? Une culture ? Comment identifient-ils leur adversaire ? Par chance, ils posent une définition :  “un mouvement politique qui a marié le Christianisme à une ligne dure qui embrasse l’autoritarisme, la glorification d’une masculinité violente, donnant à Jésus le rôle d’un guerrier.” Définition claire, mais qui visiblement ne correspond à aucune église que nous avons décrite jusqu’à maintenant. Nous ne savons donc pas exactement par qui est incarné ce mouvement politique si menaçant aux yeux des luthériens américains.

L’ELCA : une lecture subjective propre à une piété libérale ?

Dans la pratique, il semble que l’identification d’un ennemi réel n’est pas la priorité de L‘ELCA. C’est ce qu’on observe en visionnant un culte luthérien et la manière dont la question est abordée (St Mark’s Lutheran Church). La présentation de cet anniversaire est centrée sur le paradoxe ressenti par ces chrétiens “progressistes” dans leur identité d’américains chrétiens, “blancs et privilégiés”.

Le paradoxe est présenté ainsi : on souhaite être reconnaissant pour les valeurs de cette société, valeurs justes et aimées, tout en reconnaissant que cette même société n’a pas suivi ces valeurs par le passé. Cette dissonance cognitive, semble finalement tout envahir : 

“Nous vivons dans un monde fait de paradoxe. Et particulièrement ce week-end comme nous l’avons déjà noté, certaines de ces contradictions et tensions sont remontées à la surface”. “Nous honorons et célébrons ensemble les promesses et les idéaux de notre nation : liberté, auto-détermination, démocratie, justice. Le rêve qu’en travaillant dur, toute personne peut construire sa vie ici. Nous nous délectons de la beauté de notre pays, la majesté des montagnes, du ciel et des étoiles, etc. La bonne nouvelle est que le créateur a formé ces merveilles pour nous, et m’a formé, moi, et le plus profond de mon être, le don incroyable d’amour que Dieu me fait, moi qui suis si petite et insignifiante. Ce pays et ces paysages sont une bénédiction.”

“Et en même temps nous retenons l’immense peine, que notre pays n’a pas vécu selon cette promesse et cet idéal. Nous savons que lorsque nos pères fondateurs ont déclaré que tous ont été créés égaux, et qu’ils ont un droit inaliénable à la vie, la liberté, et la poursuite du bonheur (citation de la déclaration d’indépendance), ils ne parlaient en fait que des hommes blancs et chrétiens. Et nous tremblons devant la force du nationalisme chrétien, qui cherche à ce que cela redevienne ainsi, à nouveau. »

“Nous nous souvenons dans la colère et la souffrance de ceux qui ont subi l’injustice à cause de leur expression de genre, la couleur de leur peau, la manière dont ils expriment l’amour, leur origine nationale, etc.”

“La manière dont cet anniversaire impact si durement la création que Dieu a créé.”

“Nous pleurons les traumatismes de nos vétérans, et les guerres sans fin au Moyen-Orient, et nous nous inquiétons pour ceux qui sont actuellement sous les drapeaux, et nous nous demandons si c’est cela que signifie vraiment la liberté. Il y a beaucoup de choses sur lesquelles se lamenter aujourd’hui.”

“Il est très probable que chacun de nous ait réussi à trouver son propre équilibre émotionnel sur ces questions et je n’ai aucune d’attente vis à vis de vous concernant vos ressentis à propos de ce jour ou de notre nation. Mais ne pas réussir à nommer ces réalités contradictoires, c’est aussi échouer à honorer la vérité de la Parole de Dieu : Jésus-Christ veut faire irruption dans le monde tel qu’il est aujourd’hui.”

Aujourd’hui, alors que nous célébrons la liberté, nous pouvons exactement de la même manière que Paul l’exprimait dans sa lettre aux Romains, nous lamenter de cette éternelle contorsion qui fait que nous faisons ce que nous savons être mal, ou peut-être, pire encore que tout autre sentiment, malgré le fait que nous ayons essayé de faire de notre mieux. Nous savons (exprimé avec immensément de compassion) que nous sommes tous captifs. Nous avons tous un fardeau. Nous sommes tous piégés dans un système qui fait des promesses qu’il ne peut pas tenir.”

Voilà à titre indicatif, qui illustre parfaitement la nature de cette théologie “politique”. Elle s’explique le mieux par cette tension intérieure et personnelle qui est finalement profondément subjective. Le “nationalisme chrétien” n’est pas vraiment traité comme une menace extérieure contre laquelle lutter, mais comme un ennemi intérieur auquel il ne faut pas céder. L’identifier clairement ou l’évaluer rationnellement n’est manifestement pas le sujet. Piégé dans une angoisse existentielle, le « Nationalisme Chrétien » paraît presque un échappatoire tentant pour résoudre ce “paradoxe”. C’est la confusion émotionnelle et identitaire qui anime finalement la totalité du propos.

Une accusation de Nationalisme chrétien qui s’éclaircit : 

Pour ce christianisme se définissant lui-même comme “blanc et privilégié”, chargé de dissonances cognitives, l’option du Christian Nationalism semble une échappatoire confortable : le choix de la force et de la fermeture, du repli sur soi. Inévitablement, tout ce qui se présente ou est interprété sous l’un de ces deux traits est lu et compris sous ce prisme et reçoit l’étiquette de Christian Nationalism, ceci même s’il n’y a pas de véritables traces de nationalisme. En conséquent la “fermeture” doctrinale est perçue sous ce prisme, comme la fermeture sur le plan politique. Le seul positionnement favorable d’un chrétien ou d’un groupe chrétien envers le contrôle des frontières renvoie immédiatement à cette étiquette. Ceci explique aisément pourquoi les chrétiens “progressistes” ont qualifié le congrès de la SBC de 2026 comme un virage vers le “nationalisme chrétien”, uniquement parce que la résolution “Sur l’immigration, la dignité humaine et l’état de droit” affirme que le contrôle des frontières fait partie des rôles légitimes de l’État (Resolved 3,4,5,6). Alors que dans cette même résolution, il est affirmé également que tout être humain est créé à l’image de Dieu, et que les chrétiens doivent montrer envers chaque personne humaine : “justice, miséricorde, hospitalité, amour, et envers les vulnérables et les étrangers devoir affirmer la valeur et la dignité de chaque personne sans avoir égard à son ethnicité ou sa nationalité” (§ 1). Et alors qu’elle affirme également : “Les baptistes du Sud rejettent le racisme, le nativisme, le suprémacisme ethnique, les rhétoriques de déshumanisation, affirmant que l’Écriture seule définit notre identité, valeur et unité en Christ, et qu’aucune personne portant l’image de Dieu, ne devrait être réduite à une injure, une statistique ou un problème politique” (§3). Mais malgré cette tentative d’équilibre (qu’on soit d’accord ou non avec la position prônée, la résolution porte la marque d’une recherche d’équilibre ne serait-ce que par sa forme et sa quête d’exhaustivité), la seule affirmation d’un contrôle des frontières par l’État a suffi à activer dans l’imaginaire de segment du Christianisme progressiste les émotions et les craintes liées à cette confusion concernant leur propre identité.

Stands au congrès 2026 de la Convention Baptiste du Sud

Alors que la SBC, forte de ses 46 000 congrégations et 12 millions de membres, et consciente de son poids démographique et politique, cherche une position d’équilibre entre l’humain et l’orthodoxie dans ses résolutions, le regard chrétien progressiste désormais ultra minoritaire se confine dans un confort émotionnel subjectif et stigmatisant comme “nationaliste” toute élaboration qui échappe à ses « paradoxes » intérieurs.

Tout en définissant le “nationalisme chrétien” par la volonté de réserver la charité à son groupe ethnique, l’ELCA disculpe par là les baptistes du Sud qui est aujourd’hui la première dénomination visée habituellement par cette accusation. 

Conclusion : 

La recherche d’équilibre, trait commun à ces tendances opposées 

Cette affirmation des devoirs envers l’être humain, et cette recherche d’équilibre sont en fait propre à toutes les églises chrétiennes jugées conservatrices aux États-Unis. En allant un peu plus loin, on constate en réalité que la recherche d’équilibre est un trait commun à toutes les églises chrétiennes sur les questions politiques. Elle s’exprime de manière différente dans chaque confession, en identifiant systématiquement les tentations propres aux propos qu’elles tiennent et en prenant le contre-pied de manière préventive : les catholiques ont intégré une liturgie contre le racisme tout en revendiquant une influence chrétienne dans la fondation de l’Amérique. Ils rappellent la liberté religieuse américaine tout en revendiquant leur rôle dans la société. Les Baptistes du Sud ont réaffirmé la légitimité régalienne de l’État, entre autres, dans le contrôle des frontières, tout en rappelant que le racisme, l’ethno-centrisme, le suprématisme étaient anti-chrétiens, ainsi que la nécessité de respecter la dignité de chaque être humain, et en rappelant à l’État que toute mesure concernant l’immigration perd sa légitimité dès lors qu’elle ne respecte pas la dignité et l’humanité des personnes. Du côté progressiste, l’équilibre demeure également, puisque L’ELCA, tout en brocardant le nationalisme supposé des évangéliques, reconnaît ensuite que, de toute façon, nous participons tous à des structures corrompues et “nous faisons le mal que nous ne voulons pas faire”, se gardant ainsi de tomber dans l’illusion de l’utopie.

Les évangéliques et le culte comme instrument politique 

Cet épisode politique confirme que l’immense diversité du monde évangélique constitue une sécurité plutôt qu’une faiblesse. Comme dans toutes les confessions chrétiennes la liturgie a été plus ou moins instrumentalisée à des fins politiques. Mais contrairement aux autres confessions chrétiennes, le culte dominical ces instrumentalisations restent des exceptions locales. Elles ne peuvent pas avoir lieu à l’échelle nationale par une autorité hiérarchique qui voudrait standardiser le culte dans un objectif politique. Bien que cette liberté locale rende possible des écarts ou des dérives, l’autonomie de chaque congrégation empêche de fait leur généralisation. Nous voyons bien qu’y compris dans les églises réputées conservatrices, la gouvernance locale permet une indépendance du politique (l’exemple de l’affiliation de la PrestonWood Baptist Church au courant America250).

Que la culture de la congrégation soit conservatrice ou progressiste, chez les évangéliques c’est finalement le respect de la primauté de l’Évangile qui permet d’éviter les dérives politiques observées ailleurs. L’allégeance au Christ par-dessus l’appartenance nationale (pour les Américains blancs) ou ethnique (pour les Afro-américains) est la solution évangélique au problème de la politisation de l’Église. Cette allégeance première au Christ oblige les congrégations à une recherche d’équilibre aussi bien par crainte de tomber dans une infidélité vis à vis de leur propre foi que par crainte d’une condamnation des autres églises.

Une réponse à « (États-Unis) 250ᵉ anniversaire : 50 nuances de théologies politiques »

  1. Dans cet essai (Pourquoi la démocratie a besoin de la religion. À propos d’une relation de résonance singulière: https://shs.cairn.info/revue-revue-francaise-de-science-politique-2024-4-page-798?lang=fr) Rosa Hartmut soutient lui aussi que la religion est précieuse pour la démocratie, non pas pour se légitimer, mais bien parce que la multiplicité des points de vues des différentes congrégations religieuses permet de maintenir une distance critique à l’égard de tout absolutisme politique. Merci pour ce résumé panoramique nuancé qui met en lumière une sorte d’aveu d’échec de certaines communautés à exercer cette fonction critique dont parle Rosa.

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