Alors que nous venons de mettre en ligne la traduction du texte de Kuyper “Sphères de Souverainetés”, ce court article veut traiter de l’importance de ce texte.

L’auteur 

Abraham Kuyper était un pasteur et un théologien Néerlandais. À l’origine, il reçoit une éducation théologique libérale qu’il pousse jusqu’au doctorat. C’est après ses études qu’il est saisi par la grâce et vit une conversion évangélique. Il rejoint alors une Église réformée confessante (calviniste aux Pays-Bas) puis deviendra plus tard pasteur dans l’Église Réformée. Il sera connu pour son implication dans “les affaires de la cité” et crée notamment un journal. Il a un parcours extrêmement riche : il travaillera à la création d’une Université Libre d’orientation chrétienne dont il deviendra le président, il fondera aussi un parti politique chrétien qui gagnera une élection, ce qu’il l’amènera à occuper l’équivalent des fonctions de premier ministre de 1901 à 1905.

Sur le plan théologique, Kuyper est une figure importante du Néo-calvinisme. On a tendance à l’oublier aujourd’hui car c’est souvent son implication sociale qui est mise en avant. De fait nombre de ses ouvrages se préoccupent uniquement de pure théologie. Par exemple, son ouvrage sur la théologie du Saint-Esprit “The Work of the Holy spirit” est encore aujourd’hui un ouvrage de référence.

Sur le plan politique cependant, les historiens le classent dans la famille des contre-révolutionnaires, donc dans l’aile conservatrice des idées. Cette classification est principalement dûe au fait que le parti qu’il a fondé porte le nom de “Parti Antirévolutionnaire”. Cependant sa pensée et notamment le texte “La Souveraineté des sphères” font preuve d’idées fondamentalement libérales. On y trouve notamment un attachement viscéral à la Liberté mais également à la limitation du pouvoir de l’État.

Le texte : Souveraineté des sphères

“La souveraineté des sphères” (Sovereiniteit in eigen Kring) est le texte de la conférence inaugurale de l’Université Libre d’Amsterdam donnée le 20 Octobre 1888. C’est un texte court mais extrêmement dense.

Ce texte est, au sein du protestantisme confessant, l’un des textes sur la politique les plus emblématiques de notre Histoire. Il est souvent cité mais rarement lu. Ce texte est important car il fait le lien entre l’orthodoxie des réformateurs et le monde moderne. C’est-à-dire qu’il est compatible avec une orthodoxie biblique (il s’appuie sur elle), telle qu’elle se fonde au XVIème siècle, mais se projette dans un monde où le rôle de l’État est de plus en plus envahissant et le rôle de l’individu (ou du citoyen) de plus en plus attendu mais paradoxalement aussi, contraint. C’est une évidence qu’il est bon de rappeler que le monde moderne qui émerge à l’époque, et qui est désormais pleinement le nôtre, n’existait pas au temps de Luther et de Calvin. Nous serions tenté aujourd’hui de traiter l’orthodoxie biblique d’un côté et la question politique de l’autre comme des vases clos incapable de communiquer. En effet l’exercice de traiter de la politique, à partir d’un système doctrinal protestant n’est en fait pas du tout évident. Il a même rarement été tenté dans notre Histoire. Il est vrai que les positions politiques des réformateurs ont été longuement étudiées (et le rôle de ce blog est aussi d’en rendre compte). On  retrouve chez eux aussi bien une pensée médiévale défendant l’immobilité de l’ordre social (chez Luther par exemple), qu’une pensée politique portant des traces de la modernité à l’État embryonnaire (chez Calvin et ses successeurs par exemple). Mais cependant on ne trouve pas chez eux de théorie politique à proprement parler, c’est-à-dire au sens où on l’entend aujourd’hui : une pensée qui traite de la politique pour elle-même, un peu comme le feraient les sciences sociales, mais cette fois-ci à partir d’une vision chrétienne du monde. C’est en ce sens que Kuyper va faire date avec ce texte.

En réalité, il va rentrer à pieds joints dans ce qu’on aimerait appeler une “théologie politique”. Il va cocher toutes les cases : 

  • Il propose une grille d’interprétation de l’Histoire dont le centre est la résurrection de Christ (une Théologie de l’Histoire) : « La “souveraineté des sphères” se défendant contre la “souveraineté de l’État” : voilà l’histoire du monde avant la proclamation de la souveraineté du Messie« . Et encore : « Ni les pharisiens ni les disciples ne comprirent qu’outre la rédemption des élus, son « Tout est accompli » incluait aussi la libération du monde,l’avènement d’un monde fait de libertés« 
  • Il propose également une définition chrétienne de l’État et sa raison d’être à travers l’image des sphères ou des cercles, image de ce qu’il appelle “la vie”. 
  • Il définit l’origine de l’autorité politique et ses limites : « Dans cette attribution de la souveraineté de Dieu à une fonction tenue par l’homme, se trouve la question de la plus haute importance : comment cette délégation d’autorité fonctionne ? »
  • Et pour finir il fait découler sa position politique d’une nécessité théologique : la gloire de Dieu et le combat vital pour la Liberté. La vitalité de la société est insufflée par le Christ ressuscité : « Ce fut le Messie, le Souverain assis à la droite de Dieu, qui, par le moyen du plus merveilleux réveil qui ait jamais éveillé ces nations, envoya de nouveau parmi elles un esprit de grâce, de prière et de foi.« 

Il est surprenant qu’en cochant toutes ces cases il produise une pensée à la fois “libérale” et “confessante”. En effet, nos contemporains ont tendance à croire qu’une pensée strictement biblique mènerait à une société de contrôle, liberticide, bref l’image toute faite d’une théocratie. Pourtant Kuyper est sans concession, il affirme une souveraineté de Dieu absolue : “la souveraineté originelle, absolue, ne peut reposer sur aucune créature, mais doit coïncider avec la Majesté de Dieu“. Allant jusqu’à décrire l’obéissance due à Jésus, le Messie, c’est-à-dire celui qui est oint pour régner sur toute l’humanité comme étant totale et sans frontière. Et pourtant le modèle qui en découle affirme la Liberté et aussi la Séparation des Églises et de l’État. Cette pensée qui pourrait sembler contradictoire dans un esprit français, est en fait pour nous, évangéliques, totalement logique et biblique.

A.Kuyper s’est plié ici à un exercice rarement pratiqué et qui nous est très utile en tant qu’évangéliques, car qui dit “évangélique” dit “attaché aux Écritures”. Or Kuyper parvient à concilier deux exigences : 

  • Celle de traiter la politique pour elle-même, et non pour ce qu’elle apporterait à la “religion” (l’évangélisation du monde comme seul horizon).
  • Celle de ne faire aucune concession spirituelle et de maintenir comme priorité du chrétien son allégeance unique, à Christ.

Or ces deux exigences presque contradictoires, sont réunies dans le monde protestant pour la première fois, dans le Néo-Calvinisme hollandais. Ce fut rendu possible en sortant du littéralisme et de la paraphrase biblique grâce à la formation d’une « vision du monde » Biblique. Or pour pouvoir développer une “vision du monde biblique”, il faut une orthodoxie (ici le calvinisme), sans quoi on tombe dans l’humanisme, ce qui fut le propre des tentatives protestantes antérieures (celles d’Hugo Grotius par exemple) qui oublient Dieu de leur système.

La Notion de Sphères de Souveraineté

Cette notion n’est pas inventée par Kuyper mais existait avant lui. Le génie de Kuyper est d’avoir saisi le danger de la centralisation et l’omniprésence de l’État dans la société. Cette dynamique est propre au XIXème siècle, c’était aussi le cas en France. C’est en effet une époque de transition dans laquelle l’État moderne s’impose… sans qu’on ait encore établi les libertés fondamentales. Kuyper amène la notion des sphères, pour dénoncer cette sur-puissance de l’État, son omniprésence et sa mainmise jusque sur les consciences, comme une idolâtrie. Ce discours était radical à l’époque : “Ce discours provoqua un tollé d’indignation aux Pays-Bas et en Europe, parce qu’à cette époque la suprématie de l’État et le culte qu’on lui vouait se propagèrent dans tous les domaines tels l’Église, les croyances individuelles, l’éducation, etc.” 1Toutes les sphères de la culture sont concernées : l’économie, la culture, l’art et même la religion. Face au même constat, les catholiques mettaient en avant la notion de subsidiarité, principe beaucoup plus connus en France, mais aussi beaucoup moins fécond. 

De l’utilité de Kuyper

Cette théologie politique de Kuyper n’est donc pas intemporelle, elle est fortement liée au contexte de son époque. Elle n’est donc au final qu’une manière temporaire de projeter sur la politique une lumière biblique. Cependant le contexte politique du XIXème siècle reste encore aujourd’hui la matrice dans laquelle se sont formées les structures politiques actuelles et la compréhension de l’État et de ses limites. Kuyper est donc extrêmement utile en ce sens qu’il représente la base incontournable d’une réflexion protestante sur la politique moderne, le point de départ d’une école de pensée.

Et c’est bien là son rôle, d’être un point de départ, car par la suite, les notions développées par Kuyper deviendront le socle sur lequel se développera la démocratie chrétienne sous son versant protestant. Il influença notamment le philosophe protestant Dooyeweerd, penseur important de la démocratie chrétienne protestante. Kuyper est donc une bonne première étape pour entrer en la matière. 

Des limites de Kuyper

Comme on le voit en lisant son texte, les soutiens bibliques pour poser les bases de sa théologie politique sont en fait faibles. C’est finalement plus son contexte que les Écritures qui dictent sa théorie de l’État ou sa philosophie de l’Histoire. Et c’est en fait Inévitable : une pensée qui entre trop en précision sur ce qui n’est pas écrit (dans les Écritures), participe à raccourcir sa longévité. Au final tout en restant une référence historique, son influence s’est diluée voir éteinte. Désormais ceux qui parlent de lui aujourd’hui le “récupèrent” plus qu’ils ne s’en inspirent (à l’image du « dominionisme » et de son « mandat des sept montagnes ») et on peine à lui trouver une postérité. Son action fut très impactante en son temps, mais sa théorie reste finalement une “tentative” intellectuelle. Ainsi le résume John Hewham : “Sa théorie sociale et politique des sphères de souveraineté tente de donner une justification intellectuelle au pluralisme et de créer des moyens structurels pour limiter le pouvoir de l’État” 2.

Conclusion :

Le texte d’Abraham Kuyper, en plus d’élargir notre culture théologico-politique et de nous offrir une introduction au sujet fais déjà office de réservoir d’idées pour un chrétien évangélique engagé en politique. La souveraineté des sphères et la liberté qui en découle, devrait être aux protestants ce que les droits de l’Homme sont aux humanistes.

Sans contraindre à l’adhésion sa lecture est hautement profitable à toute personne en quête d’intelligence de la foi dans ce domaine.

Pour ceux parmi nous qui se revendiquent de la démocratie chrétienne, sa lecture est évidemment une étape obligatoire.

  1.  Abraham Kuyper, Sa vie et sa théologie, CHUNG Sung-Kuh (2021), Éditions Oasis, p.173
    ↩︎
  2.  I.Hewham, article “Abraham Kuyper”, Le Grand Dictionnaire de Théologie, Éditions Excelsis, 2021
    ↩︎

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