
La question de la résistance du chrétien aux autorités revêt une importance particulière dans la société d’aujourd’hui. Nous vivons dans une société qui enseigne la désobéissance civile comme une norme voire un devoir dans les établissements scolaires. Cette désobéissance civile participe désormais du mythe démocratique moderne en fusionnant le mythe du récit révolutionnaire à celui de la résistance au nazisme, en faisant ainsi un acte fondateur de notre modèle politique. Cependant, cette désobéissance civile a été, en fait, mise en pratique surtout dans un contexte très différent : celui de la décolonisation de l’Inde ou des luttes pour les droits civiques en Amérique. C’est à l’origine un moyen de protestation non-violent face à la toute-puissance de l’État colonial (ou d’un État qui pratique la ségrégation) par des populations privées de droits politiques. Aujourd’hui, la désobéissance civile tend à se politiser comme un moyen d’expression commun pour exprimer sa désapprobation d’un “système”, donc comme un moyen d’expression politique comme un autre. C’est ainsi que dans les récentes manifestations lycéennes, certains représentants du mouvement ont invoqué en lieu et place du droit à manifester, le recours à la désobéissance civile. Cette tendance à déformer et politiser le concept de désobéissance civile entre en résonance avec l’affaiblissement général de l’idée et de l’expérience de l’autorité. Ce constat inquiète pour la jeunesse chrétienne : est-elle capable d’accepter ce que l’Écriture dit de l’autorité ? Peut-elle vivre de manière juste son rapport aux autorités ?
Par ailleurs, ce concept de désobéissance civile est présent dans notre héritage protestant, mais on trouve rarement d’explications ou d’analyses théologiques. On trouve dans notre héritage la célèbre figure du pasteur baptiste Martin Luther King, on invoque aussi régulièrement la figure de Dietrich Bonhoeffer qui résista face au IIIème Reich.
La question doit donc être posée en termes chrétiens : quelle est la juste place de l’autorité pour un chrétien ? Pourquoi la Bible parle-t-elle de la soumission aux autorités ? Qu’est-ce que la désobéissance civile ? Ce principe est-il biblique ? S’il ne l’est pas, est-il compatible avec l’Écriture ? Avec ou sans désobéissance civile, les chrétiens doivent-ils pour autant rester muets ou passifs face aux injustices ? Ont-ils une autre manière d’agir lorsqu’ils sont témoins ou victimes d’abus d’autorité ?
Sans répondre directement à ces questions, nous allons faire une série d’articles sur : “Le chrétien et la résistance aux autorités”. Cette série sera un survol historique, qui montrera l’évolution des réflexions théologiques sur cette question à travers quatre grandes figures protestantes : Martin Luther, Théodore de Bèze, Dietrich Bonhoeffer, Martin Luther King.
En tant que blog de Théologie, nous nous intéressons surtout à la dimension biblique et théologique de leurs positionnements.
Dans cet article d’introduction, nous devons aborder rapidement le texte qui a servi de point de départ pour toutes les générations sur cette question : Romains chapitre 13.
Le texte de Romains 13
Le texte le plus important sur la question de l’autorité est Romains 13. C’est un texte important de la Bible, car il définit ce qu’est une autorité politique au regard de Dieu. Il est inévitable de faire de ce texte et des autres associés, le point de départ de toute réflexion sur le sujet d’une éventuelle résistance, notamment parce que le texte biblique lui-même utilise ce terme de “résister”.
1 Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures ; car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et les autorités qui existent ont été instituées de Dieu.
2 C’est pourquoi celui qui s’oppose à l’autorité résiste à l’ordre que Dieu a établi, et ceux qui résistent attireront une condamnation sur eux-mêmes.
3 Ce n’est pas pour une bonne action, c’est pour une mauvaise, que les magistrats sont à redouter. Veux-tu ne pas craindre l’autorité ? Fais-le bien, et tu auras son approbation.
4 Le magistrat est serviteur de Dieu pour ton bien. Mais si tu fais le mal, crains ; car ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée, étant serviteur de Dieu pour exercer la vengeance et punir celui qui fait le mal.
5 Il est donc nécessaire d’être soumis, non seulement par crainte de la punition, mais encore par motif de conscience.
6 C’est aussi pour cela que vous payez les impôts. Car les magistrats sont des ministres de Dieu entièrement appliqués à cette fonction. (Romains 13)
Ce texte établit clairement les autorités civiles comme une institution divine (v.1). Non seulement, elles doivent être obéies, mais obéies comme à Dieu (v.2 : celui qui s’oppose à l’autorité résiste à l’ordre que Dieu a établi, et ceux qui résistent attireront une condamnation sur eux-mêmes.) Ce qui est valable pour l’obéissance l’est aussi pour la résistance, et donc la résistance à l’autorité civile est condamnée comme une résistance à Dieu lui-même.
Mais quelle est cette condamnation ? Cette condamnation de celui qui résiste est comprise immédiatement comme une condamnation humaine, par les autorités, mais il y a une possibilité que le texte désigne aussi un jugement de Dieu. C’est d’ailleurs ainsi que Luther le comprenait, il disait que ceux qui se rebellent contre les autorités civiles se damnent eux-mêmes dans l’éternité au même titre que pour les autres péchés. Aux paysans révoltés, il écrivait :
“même si vous deviez gagner sur le plan temporel et abattre tous les princes, vous finirez par vous perdre éternellement corps et âme”.
Et :
“Vous êtes certainement aussi sous la colère de Dieu”
et :
“ceux qui périront seront perdus corps et âme pour l’éternité, puisqu’ils meurent dans leurs péchés sans repentance ni grâce”.
(Exhortation à la Paix : à propos des douze articles de la paysannerie Souabe).
Il encourageait les révoltés à revenir dans les voies de Dieu et de mener leur combat plutôt à genoux dans la prière. Luther avait-il tort d’estimer que la résistance attirait un châtiment divin ? Au v. 5 de Romains 13, deux raisons motivent notre obéissance : la crainte de la punition légitime, mais aussi notre conscience devant Dieu. Si la conscience de l’homme est reprise par l’acte de désobéissance, c’est donc que la loi de Dieu lui témoigne que c’est une chose intrinsèquement mal, l’obéissance aux autorités relève donc de la loi divine, donc d’une loi dont la désobéissance serait punie par Dieu, voilà comment Luther raisonne.
Romains 13 serait influencé par le contexte culturel de Paul ?
Beaucoup de chrétiens modernes se délient de ce passage en disant que ce n’est qu’une pensée humaine, liée à la culture de Paul. En-dehors du fait que les Écritures sont entièrement inspirées de l’Esprit-Saint, il faut ajouter quelques arguments pour les convaincre que ce texte doit être pris en considération : quand Paul écrit ces lignes, l’autorité en place est l’Empire romain. Or, c’est sous l’autorité de cet empire que le Seigneur Jésus lui-même a été condamné à mort et crucifié. La crucifixion était en effet un châtiment romain et non un mode d’exécution juif. C’était sous l’autorité de Ponce Pilate qui était alors préfet. Jean 12.31 montre que seul Pilate avait le pouvoir de faire condamner Jésus à mort, les Juifs n’en ayant pas le droit. C’est donc par l’autorité romaine que Jésus fut condamné. Or, Jésus confirme ce que Paul dit en Romains 13 : dans le prétoire, il dit à Pilate
“Tu n’aurais sur moi aucun s’il ne t’avait pas été donné d’en haut” (Jean 13.11).”
Le grand sacrifice de la Croix devait être une condamnation rendue par une autorité légitime, une autorité établie par Dieu lui-même.
Pilate dit plusieurs fois qu’il ne trouvait aucun crime en Jésus : Jean 12.38, 13.4, 13.6. Et dans un geste de déresponsabilisation, il se lava les mains comme pour se défausser de l’autorité dont Dieu l’avait investi et livra le juste (Matthieu 27.24). En se lavant les mains, il tenta de se convaincre lui-même : “Je suis innocent du sang de ce juste”. On trouve dans ce texte la preuve magnifique que les autorités ont conscience d’être dépositaires d’une autorité divine. Ils ne peuvent condamner l’innocent sans être conscient de trahir le mandat qui est le leur. Or, ce rôle visible dans les textes bibliques et dans l’Histoire est défini par Paul au v. 4 : “Le magistrat est serviteur de Dieu pour ton bien. […] Il porte l’épée, étant serviteur de Dieu pour exercer la vengeance et punir celui qui fait le mal”.
Ainsi non seulement la conception de Paul remonte à Jésus qui dit à Pilate que son pouvoir lui vient d’en haut, mais en plus la manière dont le Salut a été opéré montre que Dieu a choisi d’utiliser les autorités qu’il a institué pour accomplir son plan de salut. Toute l’Histoire du Salut montre que l’autorité terrestre est dépositaire d’un mandat divin.
Ce qui est paradoxal est que la Bible appelle “autorité instituée de Dieu” des hommes politiques païens qui occupent Israël, indûment. Bien qu’ils n’aient reçu ni la Loi de Dieu, par Moïse, ni la Parole de Dieu par l’Évangile, ils sont pourtant considérés comme ses serviteurs. Paradoxalement, c’est aussi de ces autorités païennes que sont venues les pires atrocités dans l’Histoire, ce que la Bible montre aussi. L’Ancien Testament d’ailleurs présente les princes de ce monde comme jugés par Dieu.
On a compris ce paradoxe comme l’existence d’une grâce “minimale” que Dieu maintient pour tous les hommes après la chute d’Adam et malgré la corruption de l’Homme et la prolifération du péché. Cette grâce dite “commune” à tous se retrouve en Genèse 8.21 -22. Bien qu’ils n’aient ni la parole de Dieu ni la foi, tous les hommes sont au bénéfice d’une grâce commune déployée par Dieu dans l’humanité malgré le péché. Les autorités en font partie, et leur rôle est d’endiguer la prolifération du péché en punissant le mal.
Paul, qui écrit ce texte sur la soumission aux autorités, n’est pas naïf, il sait très bien que cette même autorité a crucifié le Seigneur injustement. Il sait donc que l’autorité établie par Dieu est imparfaite et parfois inique, ce qu’a démontré Pilate en se lavant les mains. Paul sait aussi que ces mêmes autorités autorisent la persécution de l’Évangile sans la réprimer, ou sont instrumentalisées par les persécuteurs (Actes 17.8 par exemple). Il n’est donc pas naïf sur la réalité pécheresse des institutions. Mais par lui, le Saint-Esprit nous enseigne une réalité spirituelle beaucoup plus profonde que le constat de ces injustices ou dysfonctionnement institutionnels, une réalité nécessaire à notre salut et au service de Dieu : résister aux autorités, c’est s’opposer à Dieu. Mais en quoi cet enseignement est nécessaire au service de Dieu ? Là est la question à laquelle répondront les différentes figures que nous allons étudier. Montrant aussi une progression et parfois des ruptures dans cette compréhension.
Avant de leur donner la parole, répondons en partie par les exemples qui nous ont été donnés dans la Bible. Paul (comme Jésus avant lui), a servi l’Évangile en appliquant dans sa vie cette soumission au Prince : Paul choisit à dessein la comparution devant César, dans le seul but de témoigner de l’Évangile. Cette comparution devant l’Empereur ne pouvait être comprise que d’une manière par Paul, qui avait reçu par avance du prophète Agabus (Actes 21.10) la révélation de sa fin. Paul a donc inévitablement intégré dans sa théologie que les autorités séculières font partie du plan de Dieu dans l’Histoire du Salut, que ce soit pour crucifier Christ ou pour le condamner (Actes 21.13).
Sa manière de témoigner devant les différentes autorités dans le livre des Actes montre son intentionnalité vis-à -vis des autorités… Réalisant qu’il ne mourra pas à Jérusalem, en Actes 25.12 pour une raison inconnue de nous, il en appelle à César devant le gouverneur Festus. Ce n’est pas parce qu’il craignait pour sa vie, mais pour pouvoir témoigner de Christ à Rome. En Actes 26.30-32 : les autorités locales, constatant l’évidence de son innocence, ne comprennent pas la raison pour laquelle Paul a demandé à comparaître devant l’Empereur :
30 Le roi, le gouverneur, Bérénice, et tous ceux qui étaient assis avec eux se levèrent,
31 et, en se retirant, ils se disaient les uns aux autres : Cet homme n’a rien fait qui mérite la mort ou la prison.
32 Et Agrippa dit à Festus : Cet homme aurait pu être relâché, s’il n’en avait pas appelé à César.
Paul mourra entre l’an 54 et 56 par décapitation, des mains des autorités dont il a parlé en Romains 13 et auxquelles il nous a demandé d’obéir. Une condamnation qu’il savait venir et qu’il n’a pas cherché à éviter.
Autre élément prouvant que l’enseignement de Romains 13 n’est pas une spécificité de « culturelle » de Paul elle est aussi enseigné par Pierre :
“Soyez soumis, à cause du Seigneur, à toute autorité établie parmi les hommes” (1 Pierre 2.13)
Pour Pierre aussi, les autorités établies le sont
“pour punir les malfaiteurs et pour approuver les gens de bien”.
Même son de cloche que chez Paul : l’autorité a une fonction sur cette terre, liée à la grâce commune.
Luther était-il sous influence de sa culture ?
Comme Luther sera le première l’auteur traité dans le prochain article,nous pouvons déjà faire un parallèle entre lui et Paul. Luther, tout comme Paul prônait la soumission et la non-résistance aux autorités. On pourrait aussi penser qu’il est influencé par une culture de l’ordre. Mais tout comme Paul, son parcours et ses écrits montrent qu’il savait que les autorités terrestres étaient corrompues. Voici ce qu’il écrit aux paysans révoltés :
“Les seigneurs luttent pour maintenir leur tyrannie, la persécution de l’Évangile et les charges iniques qu’ils font peser sur les pauvres, ou, en tout cas, pour aider ceux qui agissent de la sorte à le faire. Et c’est là une chose horriblement injuste et dirigée contre Dieu; celui qui en sera reconnu coupable sera perdu pour l’éternité.” (Exhortation à la paix)
Bien que conscient de l’imperfection de « ces structures », il affirma lui aussi la soumission du chrétien aux autorités. Comme Paul, il n’avait pas une approche “conservatrice”, mais en fait spirituelle ou pastorale. Car Paul et Luther priorisaient tous les deux l’avancée de l’Évangile et le Salut de l’âme sur les considérations sociales ou politique. La parole qu’ils offraient au monde, était celle du Salut par la foi en l’Évangile.
Nous verrons la théologie de Luther dans le prochain article.