Introduction au sujet

Le monde anglican est actuellement secoué par une rupture de communion qui fera date dans l’histoire religieuse du XXIᵉ siècle. Cet événement a plus d’importance que ce qu’on pourrait penser vu de la France, où le sujet fait peu de bruit.

Tout d’abord, notons qu’il s’agit d’une rupture de communion et non d’un schisme à proprement parler : un schisme serait le terme approprié si l’Église d’Angleterre se divisait. Or, ici, la division est à l’échelle de ce qu’on appelle la « Communion anglicane ». La Communion anglicane a été créée en 1864 et regroupe les différentes Églises anglicanes nationales (ou régionales) dispersées dans le monde entier.

Dans la première moitié du XIXᵉ siècle, l’Église d’Angleterre consacre des évêques dans tout l’Empire britannique. En 1836, un évêque est consacré pour l’Australie ; en 1841, l’évêque Selwyn pour la Nouvelle-Zélande ; puis, progressivement, dans tout l’Empire colonial, s’implantent des Églises filles, héritières de la liturgie et de la doctrine anglicanes.
L’Église d’Angleterre étant créée sur le modèle protestant d’une Église nationale sous la protection d’un roi, la reconnaissance de l’autonomie des Églises coloniales était une nécessité. En 1864, la conférence de Lambeth crée la Communion anglicane et sépare donc les nouvelles Églises de l’Église d’Angleterre pour former des Églises nationales ou régionales indépendantes. C’est la naissance de la Communion anglicane.

Chaque Église devient autocéphale. Le mot « autocéphale » vient du grec kephalè, qui veut dire « tête » : dire qu’elles sont autocéphales signifie qu’elles ont leur propre autorité, leur propre primat — dans le cas anglican, il s’agit de l’archevêque.
Bien qu’indépendantes, les Églises de la Communion anglicane s’estiment unies par une même lignée apostolique, une même liturgie, une même pratique des sacrements, et donc s’estiment en pleine communion. Les modalités de cette communion sont fixées à la conférence de Lambeth de 1864. Or justement l’un des enjeux de la division actuelle est de redéfinir les modalités de cette communion posée en 1864.

Dans cette Communion anglicane, les archevêques de toutes ces Églises autocéphales sont égaux : on dit qu’ils sont des « pairs ». Mais la primauté est reconnue à l’un d’entre eux, l’archevêque de Canterbury, qui est le « primat de toute l’Angleterre » : on dit qu’il est primus inter pares, ce qui signifie « le premier parmi ses pairs ». Ce statut lui confère une certaine autorité morale, bien qu’il n’ait pas d’autorité fonctionnelle sur les autres Églises.

Cette Communion anglicane représente, sur toute la Terre, 42 Églises nationales ou régionales, présentes dans 165 pays. En termes de nombre de fidèles, c’est la troisième ou quatrième communion ecclésiale la plus importante du christianisme, représentant plus de 100 millions de membres. C’est cette communion qui est en train de se rompre aujourd’hui…  ou de se redéfinir.

Une division latente

Le progressisme affiché de l’Église d’Angleterre, et en général des anglicans des pays du Nord, a amené dans les années 1990 une première division. La Traditional Anglican Communion, qui représente plusieurs centaines de milliers de fidèles, s’était déjà détachée de la Communion anglicane et de Cantorbéry en 1990, à la suite de questions théologiques liées à l’homosexualité, pour discuter avec Rome d’un rattachement à l’Église catholique, qui n’a toujours pas eu lieu à ce jour.

Cette première division concernait les éléments les plus « catholicisants » du monde anglican. Mais un désaccord subsistait à l’intérieur de la Communion anglicane, cette fois avec les éléments les plus attachés aux principes du protestantisme, qui créèrent en son sein une dissension plus importante : la GAFCON.

Tout démarre en 1998 lors de la traditionnelle conférence de Lambeth, qui rassemble les membres de la Communion anglicane. Cette conférence marqua l’histoire, car pour la première fois, les Églises dites « du Sud » réussirent à s’imposer comme majoritaires face aux Églises de l’hémisphère Nord. Les Églises du Sud, majoritairement conservatrices, défendaient les valeurs traditionnelles du mariage et de la famille, affirmant le mariage entre un homme et une femme seulement, et la nécessité d’un accompagnement pastoral spécifique pour les chrétiens homosexuels. Les Églises du Nord étaient au contraire en faveur d’une reconnaissance du mariage entre deux personnes de même sexe.

La résolution adoptée fut en faveur des premiers : pour la première fois, des Églises du Sud s’imposaient comme majoritaires face à leurs homologues du Nord au sein d’une institution ecclésiale mondiale.

Mais en 2002, sans tenir compte des résolutions de la conférence de Lambeth de 1998, un diocèse de l’Église anglicane du Canada autorise les liturgies de bénédiction de couples de même sexe. Puis, aux États-Unis, en 2003, le pasteur Gene Robinson, divorcé de sa femme et désormais homosexuel revendiqué, est ordonné évêque dans le New Hampshire, devenant dans l’histoire du christianisme le premier évêque ouvertement homosexuel intronisé dans la succession apostolique. C’est un drame dans le monde anglican. 

Face à ces évolutions, après cinq ans de discussions, un groupe de primats, regroupant majoritairement des Églises du Sud mais aussi la très influente Église anglicane des États-Unis (Anglican Church in America, ACA), aussi nommée « Église épiscopalienne », forme la GAFCON (Global Anglican Future Conference — comprenez en français : « Future Conférence anglicane mondiale »).

Tout est dans le titre : tout en faisant officiellement partie de la Communion anglicane née à Lambeth en 1864, les responsables officiels de ces Églises autocéphales formaient en interne un contre-projet de Communion anglicane, destiné à remplacer “dans le futur” la première.

Les maintiens et les changements que représente la GAFCON

La GAFCON (Future Conférence anglicane mondiale) se rassemble donc symboliquement à Jérusalem en 2008, comme pour revenir aux origines du Christianisme et relativiser ainsi le rôle historique de Canterbury. Ils posent par écrit un projet de rénovation de la Communion anglicane, qui fait toujours foi aujourd’hui : la déclaration de Jérusalem, qui sera augmenté par la suite de trois autres textes dont le dernier, signé en 2023, rassembla plus largement.

Dans ce texte de 2008, il n’est pas question de sujets éthiques, du mariage ou d’autres thèmes considérés comme « conservateurs ». En réalité, le texte adopté représente un virage important vers une ecclésiologie anglicane un peu plus protestante : le respect de l’autorité des Écritures est affirmé comme le nouveau socle indiscutable de la Communion, ce qui constitue un changement majeur.
La primauté de l’archevêque de Canterbury sur ses pairs est niée, tout en maintenant la nécessité d’un primus inter pares, dont la légitimité serait désormais fondée sur l’élection et non sur la primauté historique.

En dehors de ces questions d’organisation, le texte montre clairement une volonté d’affirmer une foi confessante et un attachement à l’Évangile, qui se veut missionnaire. Nous reproduisons ici notre traduction de la déclaration de Jérusalem (2008) de la GAFCON.

Cette déclaration de Jérusalem est, d’une certaine manière, comparable à la création du mouvement des Attestants dans l’Église réformée et luthérienne en France : un mouvement interne qui affirme ses convictions sans pour autant se séparer. À la différence près que la GAFCON pose tout de même les bases théoriques d’une refondation de la Communion anglicane.
Ceci dit, entre 2008 et 2025, les primats des Églises fondatrices de la GAFCON continuaient de participer à la vie de la Communion anglicane.

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