L’UÉPAL (Union des Églises Protestantes d’Alsace et de Lorraine) a lancé le 22 Octobre 2025 un engagement de deux ans pour défendre et promouvoir la démocratie.

L’UEPAL est l’équivalent en Alsace et en Moselle de l’EPUdF : c’est l’organisation religieuse qui regroupe les réformés et les luthériens. Cette frange du protestantisme a toujours eu une tendance libérale sur les questions sociétales franchement assumée, mais ici pour la première fois, c’est l’institution religieuse en elle-même qui s’affirme en soutien d’un modèle politique, et qui choisit de communiquer non plus depuis le champs de l’éthique mais d’assumer une sémantique propre au champs politique.

Ce cycle a été lancé le 22 Octobre avec une conférence menée à Sciences-Po Strasbourg  dont le titre n’a aucune ambiguïté : “Réenchanter la Démocratie”. Le cycle d’actions aura aussi pour ambition de rassembler les différentes confessions chrétiennes, des catholiques et même des évangéliques. Les moyens employés sont humbles : une conférence, un pic-nic, utilisation d’un jeu de cartes pour questionner les passants, etc… Mais l’enjeux perçu et l’initiative n’en sont pas moins ambitieux : La démocratie décline dans le monde, elle est menacée en Europe, elle a perdu son charme et son attractivité dans les pays mêmes où elle est née et est censée vivre… L’Église a un rôle à jouer pour redonner foi en ce projet semble dire le Vice-président de l’UEPAL au micro de RCF Alsace, dans une interview du 21 Octobre disponible en ligne. Le modèle pris en exemple est celui des églises baptistes américaines qui ont milité pour la fin de la ségrégation dans les années soixante, c’est de cette manière que l’UÉPAL comprends son action, avec beaucoup d’optimisme sur ses possibilités de succès “à force de combat et de porter des messages… messages légitimes, on a réussi à casser les choses… l’Église peut avoir une influence, en tout cas c’est ce qu’on veut essayer”.

Mais que peut faire l’Église ? Quelle méthode peut-elle proposer dont la société ne dispose pas déjà, demande la journaliste ? Jean-Luc Sadorge répond : “l’écologie, le vivre ensemble, l’écoute de l’autre sont des valeurs de l’Église et des valeurs évangéliques”, et d’une certaine manière semble-t-il dire, puisque c’est ce dont la société a besoin, l’évidence et de jouer son rôle en s’exprimant. 

L’interview va permettre de voir émerger un triptyque : méthodes, valeurs, message.

Sur le plan de la méthode, il souligne l’importance du dialogue et du débat : les discours politiques sont trop centrés sur la peur. Nous avons le temps, rappelle-t-il : la transition écologique, par exemple, est prévue sur vingt-cinq ans, il faut poser la réfléxion : “ce n’est pas la peine de faire peur tout de suite”. Il remet au centre de “la crise du débat” le fonctionnement de notre modèle politique : les partis servent surtout à la course électorale, les déclarations sont faites surtout pour favoriser l’exposition médiatique et “l’instantanéité” plutôt que pour traiter des questions de fond. Il invoque la disputatio qui fut à l’origine de la Réforme, mais d’autres auraient pu parler plus simplement de rationalité : réintégrer de la rationalité et de l’analyse pour promouvoir des discussions plutôt que des discours politiques, n’est-ce pas là un enjeux fondamentale, mais est-ce la place des églises en tant qu’organismes religieux ou plutôt celui des médias et des universités qui devraient retrouver et s’autoriser une plus grande liberté d’expression ?

Sur le plan des valeurs que l’UÉPAL souhaite transmettre à la société il s’agit des “marottes” habituelles et consensuelles de la gauche et du centre-gauche : écologie, tolérance, vivre ensemble, ouverture sur l’autre, etc… On sent un accent net sur les questions écologiques et climatiques qui semblent beaucoup revenir dans l’interview mais qui est peut-être un accent personnel ( le vice-président de l’UÉPAL a été longtemps un entrepreneur-militant du zéro-carbone).

Voici la formulation officielle de ces valeurs tirées du communiqué de la présidente

  • Cultiver une vision du monde où le bien commun et l’écologie sont synonymes de jours heureux, où la justice sociale est une évidence.
  • Vivre l’amour comme une forme de résistance : une pratique quotidienne qui transforme et renforce la société, alternative positive à la tentation de la haine et du repli sur soi.
  • Utiliser les armes de la confiance et de la joie face aux discours de peur, menace et division.
  • Renforcer les valeurs de tolérance, respect, accueil de la différence qui constituent le socle de toute démocratie.

Sur le message qu’il faut porter en un mot ? Non aux extrémismes, non aux populismes : “L’extrémisme, le populisme ne sont pas une solution pour la France. Certes la réalité est complexe, c’est pas des solutions simplistes portées par des partis populistes qui vont nous aider à trouver des solutions, il faut trouver des solutions complexes à des problèmes complexes” (interview de Jean-Luc Sadorge).

Une expression française d’une tendance européenne

L’entrée de l’UÉPAL dans le militantisme politique assumé sera à suivre attentivement : il correspond à une tendance européenne dans les institutions. En effet, l’UÉPAL fait partie d’une communion d’églises protestantes qui rassemble largement les protestants historiques (luthériens ou réformés) dans toute l’Europe : la CPCE (Communion of Protestant Churches in Europe) aussi appelée CEPE en français ou Communion de Leuenberg. Or cette communion a adopté en 2024 un texte sur le lien entre l’Église et la Démocratie, un texte que nous avons traduit et dont nous proposons la lecture sur notre blog ici. Ce texte est beaucoup plus nuancé et surtout plus neutre politiquement que les prises de positions du vice-président de l’UÉPAL au micro de RCF : il définit la démocratie plus simplement dans l’attachement des citoyens et leur participation à la vie politique, et non en la réduisant à des « valeurs d’ouverture ». 

L’UÉPAL en décalage ou en avant-garde du reste de la CPCE ?

La CPCE précise dans ce texte que l’implication politique de chaque église ou de chaque individu est d’abord lié à son histoire et héritage personnel ou collectif : il n’y a donc pas de “consigne politique” à l’échelle européenne et L’UÉPAL est donc libre de définir son combat pour la démocratie à la lumière de son propre héritage. D’autant que les « valeurs d’ouvertures » prônées par l’UÉPAL sont aussi affirmées dans d’autres textes de l’assemblée générale de la CPCE de 2024.

Il faut toutefois reconnaître qu’il y a un décalage : la problématique à l’échelle européenne concernait à l’origine surtout les pays de l’Est qui, sortis du bloc soviétique il y à moins de quarante ans, n’ont pas développé une culture et des idéaux démocratiques qui se soit répandus et ancrés dans la population. Ces églises d’Europe de l’Est ont sûrement d’autres problèmes que l’urgence climatique et l’inclusion : elles ont un rôle intellectuel et spirituel sur des populations qui considèrent majoritairement les choses politiques sous l’angle du fatalisme, c’est ce qui a poussé la CPCE à travailler sur le sujet “Église et démocratie”. D’ailleurs le fameux “jeu de cartes” qui sera proposé aux passants, a été créé par un groupe de travail des églises du « Sud de l’Est Européen » pour proposer aux passants de réfléchir sur les institutions démocratiques. Ce jeu de cartes sera aussi utilisé en France. Cette démarche originelle conçue en Europe de l’Est, n’a rien à voir avec le fait d’instrumentaliser l’Église pour transmettre une vision du monde écologique et alarmiste, ou pour infuser dans la société une éthique sociale progressiste comme semble vouloir le faire l’UÉPAL. Cette dernière pousse encore un peu plus en avant, en assumant ouvertement la prédication comme outil politique, en décrivant sa sphère d’influence en deux cercles concentriques : les paroissiens premièrement, puis toute personne qui sans être pratiquante a reçu un héritage ou une éducation protestante ensuite.

Jeu de cartes de la C.P.C.E. pour promouvoir la démocratie

L’entrée de l’UÉPAL dans le militantisme politique se fait donc inspirée par un projet plutôt neutre politiquement, mais adapté en France sous le signe de l’Église comme promotrice de valeurs politiques. Elle ne donne pas de consignes de vote, mais a quand même une volonté d’orienter le choix électoral. Du moins, c’est pour confirmer ou infirmer ce regard que nous nous pencherons sur ses prochaines manifestations.

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