David Koyzis est un personnage à part. Ce canadien est finalement très peu connu dans le monde chrétien, et très peu médiatisé, il n’a pas même de page Wikipédia. C’est un docteur en sciences politiques attaché à l’orthodoxie réformée, ce qui le rapproche théologiquement des évangéliques attachés aux Saintes Écritures.

En réalité D.Koyzis n’est pas un théologien de métier, mais il mériterait d’être appelé par ce nom, car il est convaincu d’utiliser ses dons et ses compétences d’universitaire au service du corps de Christ pour son édification. D’une certaine manière il se positionne devant Dieu et les hommes comme exerçant un ministère au service du corps de Christ.
Ce rôle lui est d’ailleurs reconnu maintenant par un grand nombre de chrétiens. Son ministère consiste selon ses propres mots à promouvoir “une vision du monde réformée” sur les sujets qui touchent à la politique. C’est une autre manière de dire qu’il applique une lecture biblique aux phénomènes politiques (pour lui “vision du monde réformée” signifie une vision du monde centrée sur l’Écriture). Promouvoir une vision biblique du monde amène nécessairement à une distanciation saine vis-à-vis de la chose politique, notamment sur la question des idéologies. Or c’est justement là qu’a débuté son travail et sa volonté d’aider les chrétiens, en rappelant l’extrême finesse de cette frontière qui sépare une vision politique d’une illusion idéologique, en cherchant à aider particulièrement les chrétiens engagés en politique (ou dans la réflexion politique). Voici comment il introduit son travail :
“La distance qui sépare une vision d’une illusion peut être décourageante tant il lui arrive d’être fine. Chacun de nous essaie autant qu’il peut de voir les choses aussi clairement que possible, et il nous arrive parfois de nous enorgueillir d’avoir réussi à saisir le monde tel qu’il est vraiment, et d’être parvenu à l’interpréter. Cependant, dans notre effort à faire sens du monde qui nous entoure, nous filtrons inévitablement nos observations à travers au moins une vision du monde. Une vision du monde, ou ce que les Allemands appelaient Weltanschauung, n’est pas un modèle théorique que l’on pourrait vérifier et réfuter par une simple démonstration. C’est plutôt une vision pré-théorique enracinée dans une religiosité rudimentaire qui interagit avec une expérience ordinaire de la vie quotidienne. »
Ces visions sont capables de se tordre, et quand elles sont déformées on parle alors d’illusions. Une illusion nous donne une fausse représentation du monde. Mais sa fausseté n’est pas immédiatement évidente pour tout le monde, surtout à court terme. En fait, une illusion peut être convaincante au point de persuader un nombre incalculable de personnes d’être la vérité absolue. Bien qu’aucune illusion ne soit totalement dénuée de vérité, en raison de la part donnée qu’elle observe du monde. Tout ceci suggère que nous nous tenons dans l’attente d’un moyen, peut-être d’un don de la grâce de Dieu, qui nous permette de résoudre la relation complexe entre ces visions et illusions qui se concurrencent l’une l’autre d’un côté, et le monde qu’elles essayent de saisir de l’autre. “ (Political visions & Illusions, 2003)
La base de son travail consiste donc à fournir au chrétien un véritable système conceptuel pour penser les questions politiques. Son ambition en créant ce système est de poser des fondements théologiquement sains sur les réalités et théories politiques à partir de trois bases : d’abord ce qu’il appelle “une vision du monde biblique” (comprenez par là, une orthodoxie biblique et théologique solide), une connaissance de l’objet d’étude (les réalités et théories politiques) aussi objective que possible par l’intermédiaire des sciences politiques (ce qui est son domaine de compétence), troisièmement une réflexion de type épistémologique propre aux chrétiens, qui permet un regard critique sur son temps et qui est bien exprimé par cette dernière phrase de la citation : “Tout ceci suggère que nous nous tenons dans l’attente d’un moyen, peut-être d’un don de la grâce de Dieu, qui nous permette de résoudre la relation complexe entre ces visions et illusions qui se concurrencent l’une l’autre d’un côté, et le monde qu’elles essayent de saisir de l’autre.“
L’apport d’une réflexion chrétienne sur la politique par Koyzis semble donc engagée avec ces différentes lignes directrices :
– Une foi et une pratique en quête d’intelligence et de fondements
– Un souci de la fidélité au Seigneur et d’un service qui évite la compromission
– Une lucidité spirituelle sur les visions du monde contemporaines
– Une vision du monde renouvelée pour être en bénédiction au monde, un terreau fertile duquel peut naître pour notre société non seulement un regard critique (ou « mises en gardes prophétiques”) mais aussi des solutions nouvelles, données d’en haut par grâce.
Le chrétien est critique
Au cœur de nos matrices politiques : les théories politiques… les idéologies. Or les idéologies politiques sont-elles compatibles avec l’Évangile ? Y a-t-il certaines idéologies compatibles quand d’autres ne le seraient pas ? Le chrétien a-t-il une idéologie politique privilégiée ou “naturelle” ? La conviction de ce blog est que l’Évangile mène à une saine distanciation vis-à-vis des idéologies politiques, car toutes portent plus ou moins la marque de l’idolâtrie. Le chrétien est donc apolitique au sens que, s’il peut bien évidemment opter pour des options politiques et même militer et adhérer à des partis en raison de sa liberté d’enfant de Dieu, il n’adhère pas à leur vision du monde, à leur foi ni à leur espérance. Il ne peut donc pas confesser avec son parti une autre confession de foi que celle qu’il a professée lors de son baptême. Le chrétien qui en son âme et conscience adhère en la foi et l’espérance politique que fournit une idéologie quelconque (fut-elle démocrate ou libérale) se rend infidèle à Christ. Cette conviction évidente pour la majorité des évangéliques est pourtant difficile à trouver exprimée clairement dans la littérature actuelle. Il nous fallait donc un théologien qui pointe du doigt clairement cette ligne rouge à ne pas franchir, et qui avertisse les chrétiens engagés en politique en les renvoyant à leur responsabilité personnelle. Cette responsabilité concerne les tentations spirituelles que représente l’engagement politique et l’univers intellectuel du monde politique. Il fallait qu’un théologien le fasse, et il fallait qu’il sache le faire de manière réfléchie et nuancée, c’est-à-dire sans pour autant interdire ou diaboliser l’engagement politique (ce qui est d’aucune utilité aux frères engagés en politique). Il me semble que Koyzis a cette lucidité tout en maintenant cet équilibre : il est sans concession pour l’idolâtrie et la dénonce, sans pour autant tomber dans un réductionnisme simpliste. Au contraire, il nous fait entrer dans la complexité du sujet et donne matière à réfléchir :
“I view ideologies as modern types of that ancient phenomenon idolatry, complete with their own accounts of sin and redemption. From the beginning of its narrative, Scripture inveighs against the worship of idols, false gods that human beings have created. Like these biblical idolatries, every ideology is based on taking something out of creation’s totality, raising it above that creation, and making the latter revolve around and serve it. It is further based on the assumption that this idol has the capacity to save us from some real or perceived evil in the world.”
“Je considère les idéologies comme un type moderne des idolâtries de l’antiquité, pourvues de leurs propres compréhensions du péché et de la rédemption. Du début à la fin, les Écritures dénoncent l’adoration des idoles, ces faux dieux que l’homme crée. De la même manière que les idolâtries décrites par les textes bibliques, les idéologies s’appuient sur une vérité particulière tirée du monde créée, elles élèvent ensuite cette vérité particulière au-dessus du reste de la création, pour que la création toute entière s’organise autour d’elle et la serve. L’idée qui fonde cette pratique, est le présupposé que cette idole a la capacité de nous sauver d’un mal réellement présent dans le monde ou imaginé.”
Son œuvre :
David Koyzis a donc écrit une trilogie de livres destinée à synthétiser sa pensée et aider les chrétiens à approcher la question politique. Ces trois livres suivent une progression logique, allant des questions les plus générales pour rejoindre l’engagement sur le terrain. Largement diffusé en anglais, mais aussi traduit en portugais et en espagnol, ils ne sont pas actuellement présents en français, nous appelons donc de tous nos vœux la traduction de ces ouvrages en français :
1 / “Visions et Illusions politiques : enquête et critique chrétienne des idéologies contemporaines” (2003)
(Political Visions & Illusions : A Survey and Christian Critique of Contemporary Ideologies »)
2/ “C’est à un autre que nous rendons des comptes : Autorité, fonction et image de Dieu” (2014)
(We answer to another : Authority, Office, and the image of God)
3 / “La citoyenneté sans illusions : Un guide chrétien pour l’engagement politique” (2024)
(Citizenship without illusions : A christian guide to political engagement)





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